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A lire d'urgence: “Histoire d'un Allemand” de Sebastian Haffner

Dans son recueil de lectures “Un coeur intelligenr” (Folio 5156, ISBN 978-2-07-043705-4), Alain Finkielkraut consacre l’une de ses neuf études à l’”Histoire d’un Allemand” de Sebastian Haffner (Babel 653, ISBN 978-2-7427-5151-8) sous le titre “L’encamaradement des hommes”.

 

En choisissant le dernier épisode des souvenirs (1914-1933) de Sebastian Haffner, le philosophe a certes distingué un phénomène mal connu de la technique d’enrôlement par le pouvoir nazi des futures élites judiciaires allemandes, mais il a surtout perçu avec quelle facilité l’individu est capable   d’abandonner sa faculté de jugement, de décision, d’action lorsqu’il est soumis à l’environnement adéquat.

 

Sebastian Haffner ne conte pas seulement l’histoire du petit garçon devenant un jeune homme et un adulte pendant la Première Guerre Mondiale, la République de Weimar, l’hyperinflation et la progressive prise du pouvoir par Hitler, jusqu’à son retour du camp de Jüterbog où lui et les autres référendaires ont été dûment “encamaradés”. Il montre de l’intérieur, à travers sa seule subjectivité, ce qu’ont été ces années pour le peuple allemand et comment une histoire personnelle peut rendre compte d’une histoire collective.

 

Ce que pour ma part je veux retenir de ce livre, par-delà les manipulations effectuées sur un groupe-cible de jeunes juristes, c’est l’ensemble des contraintes, coups de force, terreur, mensonges et flatteries, l’arsenal coercitif que le régime nazi a mis en oeuvre presque sans résistance pour soumettre une majorité qui n’adhérait pas à son idéologie. Haffner fait voir clairement qu’à chaque nouvelle menace d’escalade dans les mesures antisémites, dans la réduction des libertés individuelles - ou collectives - les démocrates se disaient “ils n’oseront pas”, et “ils” osaient quand même! Les nazis n’ont pas - Haffner le souligne - opéré une révolution, mais pris le pouvoir par des voies légales et sans résistance jusqu’à se sentir suffisamment forts pour se dispenser du respect des règles démocratiques et créer leurs propres règles: il était alors trop tard pour la démocratie.

 

Une telle situation n’appartient pas à une bulle, enkystée dans l’Histoire sans pouvoir contaminer son futur, notre aujourd’hui: la démocratie continue, par sa nature même, d’offrir à ses ennemis les moyens de se faire renverser et abattre. Nous ne pouvons pas croire qu’un jour “ils oseront”, parce que notre imagination ne peut envisager l’inimaginable. Et pourtant l’inimaginable s’est produit en 1933 et après! La démocratie doit donc aussi s’attacher à penser l’impossible, afin qu’il ne se produise pas.

 

Les mécanismes de manipulation ont changé de forme, non de nature et la tromperie des totalitaires reste aux aguets. Plus de 70 ans après sa rédaction, l’”Histoire d’un Allemand” reste une mise en garde d’actualité et nous appelle à garder les yeux, les oreilles et l’esprit grands ouverts.

 

Arnoldo Feuer

12 juillet 2011