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Barricades et légitimité

Barricades et légitimité - shurumburum

Toute route d’une certaine importance est pourvue de postes de contrôle militaires, de préférence aux noeuds de communication, mais pas uniquement. On y vérifie les identités des voyageurs, le contenu de leurs véhicules, leur provenance et destination. Le jargon des structures de force les désigne comme des blokposts, dont la signification est aisée à saisir, même pour un non-russophone. A certains moments, de préférence la nuit, on peut aussi les considérer comme des trous noirs, au sens astronomique de cette expression, une singularité cosmique qui absorbe et ne rend jamais ce qui a été pris dans son attraction, y compris la lumière.


La métaphore peut paraître outrancière, mais elle restitue bien ce que tant de témoignages de disparitions ont rapporté: un homme passe par un blokpost un soir en rentrant chez lui et on n’entend plus jamais parler de cette personne. Au mieux, si cette expression est permise, son corps ou des morceaux de son corps seront retrouvés un jour et pourront être enterrés selon les rites religieux. Les plaintes et requêtes pour de telles affaires s’accumulent au long de la guerre dans les bureaux des administrations, judiciaire en particulier, et les affaires résolues sont une minorité. Les hommes plus que les femmes doivent craindre de telles traversées de blokposts, car ils sont des combattants potentiels, des ennemis en puissance. Le blokpost, plus que les zones de guérilla, est un lieu de danger pour le citoyen tchétchène.


Ce qui apparaît le plus caractéristique dans l’observation des blokposts réside dans leur aspect hétéroclite, ces fortifications de bric et de broc en bordure de chaussée où se mélangent blocs de béton, maçonnerie, sacs de sable, grillages et toiles de camouflage, la liste est ouverte à l’imagination. Tout ce qui peut faire écran à des balles, grenades, explosifs divers est mis en oeuvre et résulte en un objet architectural qui pourrait presque se réclamer de l’art brut, n’était sa fonction guerrière. Toutes ces précautions ont été visiblement insuffisantes, à voir les croix orthodoxes qui s’élèvent dans le périmètre de certaines fortifications. Pour les membres de forces du ministère fédéral de l’intérieur, qui assurent la fonction de contrôle, le danger aussi émane principalement de la nuit, propice aux opérations de guérilla pour les deux camps. Au blokpost de la place de l’Amitié entre les peuples à Groznyj, un milicien lourdement harnaché avouait craindre plus que tout les nuits où il était de garde.


Sur les grands axes, les constructions fortifiées sont aux mains de l’armée. Le poste de Goragorskij dépasse à peine du terrain, enfoui dans le sol et signalé principalement par le drapeau russe flottant au sommet des superstructures. Tout autour, une ceinture de fils de fer barbelés porte çà et là des boîtes de conserve vides ballotant au vent, comme système d’alarme rudimentaire en cas d’intrusion. D’autres postes ont badigeonné les plaques de béton de grandes taches noires irrégulières qui ne peuvent faire office de camouflage, tant la visibilité de la construction en est renforcée. Tous les blokposts portent une identification en lettres et chiffres, probablement pour satisfaire les besoins de la bureaucratie exerçant ses droits en Tchétchénie comme ailleurs.


Le voyageur tchétchène qui est contrôlé peut n’avoir qu’à présenter ses papiers et ouvrir le coffre de sa Jigouli, une petite berline Lada qui est la voiture standard en Russie. Les choses peuvent aussi se compliquer et il lui faut alors faire la queue devant un guichet pratiqué dans l’épaisseur des plaques de béton. Un guichet qui apparaît à l’observateur comme un trou noir, au propre comme au figuré. C’est là en effet que peut naître une tragédie personnelle et familiale, lors d’un contrôle de routine qui débouchera sur une disparition, une de plus. Rien ne permet d’affirmer que les disparitions résultent d’une politique délibérée des autorités, mais les occurrences de disparitions consécutives à un contrôle routier font partie de la litanie quotidienne des plaintes déposées auprès des administrations. Et les plaignants accusent les administrations, particulièrement la police et l’armée, de faire preuve de mollesse dans la réception et le traitement de leurs requêtes, quand ce n’est pas de l’indifférence ou de l’obstruction.


Les blokposts représentent donc une source de terreur quotidienne pour la population, car il est impossible d’échapper à l’arbitraire qui peut soudainement faire irruption dans une vie sans histoire, pour une homonymie, une ressemblance, un délit de faciès, ou une surdose de vodka chez l’homme en uniforme investi de la toute-puissance de l’autorité. Les raisons déraisonnables d’être victime d’un contrôle qui tourne mal ne manqueront jamais, tant que la notion d’état de droit n’aura pas gagné sa place entière dans les esprits et les pratiques de l’immense Fédération de Russie et dans le Nord-Caucase en particulier.


S’il n’y avait que les postes de contrôle routiers, la fiction qu’il ne s’agit pas d’une guerre, mais d’une simple opération de police - étendue, certes, dans le temps et dans l’espace - pourrait faire illusion à un observateur distrait et peu averti. C’est que la pratique de la fortification s’étend à tout lieu où l’autorité de l’Etat - central ou régional - doit s’exercer. Que l’on se rende dans une administration de quelque importance, et voilà que surgissent chicanes, sacs de sable et autres blocs de béton destinés à dissuader ou freiner l’attaque terroriste contre l’autorité en question, à tout le moins contre les protecteurs de cette autorité. La milice (police) est régulièrement la cible de telles attaques, dirigées contre les Tchétchènes «collaborateurs» avec le pouvoir de Moscou. On peut comprendre le besoin de protection de ces personnels sans pour autant croire à la nécessité d’étendre les dispositifs anti-terroristes à la totalité des lieux où le citoyen attend et recherche un service  public.


Un Etat, une autorité qui se barricade derrière des sacs de sable et des hommes en armes pose tout naturellement la question de sa légitimité. Peu de démocrates se convaincront en effet qu’un pouvoir légitime, fondé sur une représentation juste de ses mandants et de leurs aspirations, ressent le besoin de faire appel à de tels moyens de protection passive pour protéger son existence. Que peut être la crédibilité d’un Etat dont les structures s’enferment derrière des fortifications? Si le danger qui menace cet Etat est d’une nature telle que chacun de ses rouages devient une cible, ne convient-il pas de se demander si le problème posé n’est pas plus complexe qu’il ne ressort de la présentation qui en est faite?Est-il aussi crédible que le déploiement de forces et protection n‘est destiné qu’à contrer l’action de groupe de «bandits», comme le remâche en permanence le discours officiel qui ne craint pas les contradictions? 


Aucun régime démocratique véritable n’a vocation à reposer de façon permanente sur des mesures d’exception et des restrictions à la liberté de ses citoyens. Aucun ne peut prétendre à la légitimité si son seul moyen de survie consiste à se réfugier dans des places-fortes tout en répandant la terreur parmi la population à coups d’opérations de nettoyage nocturnes et d’élimination indiscriminée d’opposant potentiels. Un pouvoir qui doit, pour se faire respecter, enlever nuitamment ses ennemis supposés par des hommes cagoulés en treillis dans des véhicules blindés sans identification, ce pouvoir fait aveu de faiblesse et d’impuissance; il avoue également être illégitime, même si l’onction des urnes semble le conforter dans sa position.


Quand un référendum sur un projet de constitution recueille une écrasante majorité en faveur du texte, quand un scrutin présidentiel élit le candidat désigné par le pouvoir central, quand le processus électoral produit - et au-delà - le résultat escompté par ce pouvoir, il ne peut pour autant en être déduit que le scrutin est sincère, que l’élection est valide, que le verdict des urnes s’assimile à une onction de démocratie. La légitimité démocratique procède en effet de la double exigence de bulletins de vote émis librement et sans contrainte et des rapports de forces pacifiques que toutes les composantes de la sphère citoyenne sont à même d’établir et mettre en oeuvre. En Tchétchénie, trop de barricades physiques et mentales font encore obstacle à l’établissement d’une démocratie apaisée.