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de bric et de broc

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L’éducation est une arme de démocratie massive, par Arnoldo Feuer

 

La démocratie issue de la Révolution française, après les années de conquête et les décennies de lutte pour asseoir sa légitimité et trouver la stabilité, navigue depuis la Libération sur les eaux calmes des principes républicains : liberté, égalité, fraternité, tolérance. Nous pensons aisément que la démocratie est une évidence, que ses principes sont acquis pour toujours. Au pire, quand les principes nous paraissent remis en cause, nous nous mobilisons pour les défendre.

 

Aujourd’hui, les principes, et la démocratie qui en découle, sont attaqués de front, avec une violence qui nous prend à la gorge, tant nous ne soupçonnions pas que notre pays pût héberger une telle intolérance meurtrière. Nous sommes suffoqués de constater que des fanatiques pensent venger leur croyance en tuant des hommes, et que nos principes-mêmes nous rendent vulnérables. Il faut alors admettre, sous la pression de la violence, que les valeurs que nous acceptions comme universelles ne sont pas reconnues comme telles par tous. Et qu’il suffit de quelques dévoyés assassins pour faire trembler l’édifice démocratique.

 

Il n’est plus temps de se défendre. Notre démocratie est équipée pour le débat et la controverse; elle n’est pas équipée pour se protéger de la violence aveugle; elle ne peut que répliquer à l’attaque, quand des vies sont déjà perdues et que les institutions ne peuvent réparer tout le dommage commis. Aujourd’hui, face à l’agression d’ennemis de la liberté, nous ne pouvons plus nous permettre d’être confiants dans la valeur de notre mode de vie et la justesse de notre système politique. Il est temps de penser en amont des problèmes que nous affrontons.

 

Il est temps de penser une démocratie de combat, résolument offensive. Où l’école de la République enseigne, jour après jour, les valeurs héritées des Lumières et qui fondent la nation. Où l’instruction civique et les principes moraux laïques occupent une place éminente dans les programmes. Où tout enfant né sur le sol français sera fier de son appartenance et de son héritage. Il est temps de mettre en avant ce qui nous unit plutôt que ce qui nous distingue et en vient à nous diviser. Investissons lourdement dans l’éducation.

 

L’éducation est une arme de démocratie massive. Il est urgent de s’en servir.

 

9 janvier 2015

Au défilé des horreurs, par Arnoldo Feuer

 

Les événements se bousculent. Chaque nouvel arrivé veut ravir sa place au précédent. Il y parvient souvent. Nous oublions.

 

Nous oublions que nos pensées se bousculaient comme les événements.

 

Les horreurs se succèdent. La dernière ravit sa place à la précédente. Nous oublions la précédente à mesure qu’une nouvelle horreur prend sa place. Il n’y a d’espace en nous que pour une horreur à la fois. Nous n’aimons pas être submergés d’horreur, car nous ne pourrions plus surnager et continuer à respirer l’air de la veulerie.

 

141 morts dans une école au Pakistan. L’horreur fait la «une» des médias. Jusqu’au massacre plus important encore, ou plus proche de nous, la prochaine horreur. L’éloignement la réduit, la proximité l’accroît. Le temps qui passe l’efface peu à peu. Une autre horreur en aura raison d’un coup. C’est la loi des médias.

 

Les médias nous apprennent tous les jours les horreurs de la planète. Nous n’y pouvons rien, cela se passe à des continents de distance, mais nous en sommes informés instantanément. Nous voyons, nous entendons ces horreurs, mais elles ne nous concernent pas et nous n’y pouvons rien. Rien. Alors, dès l’arrivée de la prochaine horreur, nous oublions.

 

23 décembre 2014

 

Le déséquilibre de la terreur, par Arnoldo Feuer

 

Le terroriste d’une guerre «sainte», comme le fou, aura toujours une longueur d’avance sur ceux qui doivent s’en défendre. Il aura toujours l’avantage de la surprise puisque personne ne s’attend à être assassiné au marché, à l’école, près de son lieu de culte. La civilisation, qui n’a pas renoncé à la guerre, interdit cette guerre-là.

 

Le terroriste du «djihad» s’en moque. Son but est de tuer, n’importe qui, n’importe où, n’importe quand, pourvu que ce soit en grand nombre et au nom de son dieu. Que ses victimes soient de la même foi que lui n’a pas de conséquence. Qu’elles soient «infidèles» lui vaudra l’accès au paradis.

 

On ne peut se battre contre une telle «pensée». Son irrationalité la rend imperméable à une compréhension fondée sur des arguments et des données logiques; on ne prend pas de précautions contre l’imprévisible, on ne se protège pas d’un danger inconnu. Nous avons appris à vivre dans un environnement de sécurité et de confiance. C’est notre faiblesse.

 

Et c’est la force de la terreur que de s’attaquer à ceux qui sont démunis, sans armes et sans raisons d’en avoir. La terreur repose sur le simple déséquilibre du rapport entre l’assaillant et ses victimes: l’un a des armes, les autres pas; l’un sait quand il frappe, les autres pas; l’un est en guerre, les autres non.

 

Sun-Tsu serait effrayé de cette guerre qui ne correspond à aucune règle, où l’ennemi n’est plus le guerrier adverse, et qui force chacun à considérer autrui comme un ennemi potentiel. Ceux qui réussiront à faire par la terreur que se répande la paranoïa universelle, la méfiance et le rejet de l’autre, ceux-là auront, non pas gagné la guerre «sainte» qu’ils voulaient mener, mais fait perdre à tous la bataille de l’esprit en retranchant des humains une part essentielle de leur humanité.

 

27 décembre 2014

 

Victimes (aussi) de la démocratie, par Arnoldo Feuer

Quand douze personnes sont froidement assassinées dans les locaux d’un journal, apparemment «au nom de Dieu», elles sont victimes du fanatisme, de l’intolérance, de l’ignorance. Mais elles paient aussi pour la faiblesse majeure de la démocratie: son incapacité à anticiper les agressions des terroristes et des totalitaires.

 

Nous sommes, démocrates en paix avec ceux qui nous laissent en paix, à la merci de quiconque se sent libre de porter atteinte aux valeurs démocratiques au nom de principes anti-démocratiques. Nous nous présentons nus et désarmés parce que nous pensons que nos valeurs sont universelles et que la liberté, la tolérance, la fraternité ne peuvent être que partagées par tous.

 

Nous nous trompons et notre aveuglement nous fait offrir aux intolérants une voie royale pour nous punir d’être ce que nous sommes. Il leur suffit d’être armés pour nous anéantir. La démocratie issue des Lumières n’est en guerre que contre ses agresseurs. Quand il est trop tard et que les victimes baignent dans leur sang. Est-ce là le prix de la démocratie? Faut-il que la liberté de la presse se paie de morts assassinés dans les rédactions des journaux?

 

Morts sous des balles terroristes, ils sont aussi des victimes d’un système politique reposant sur la liberté responsable et le respect des autres, sans protéger de l’intolérance. D’autres mourront, parce que la terreur ne demande qu’à prospérer, étendre son empire et abolir nos valeurs. Le fanatisme se nourrit goulûment de ses succès antérieurs. Les premières étincelles déclencheront les premières flammes. Certains n’attendent que de voir le feu se propager.

 

7 janvier 2015