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Ecrits de voyage

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Montréal tropical (extrait de Gaspésiana)

L’énorme masse d’eau du St Laurent et la brise continue qui remonte le courant ne suffisent pas à éventer la rive et ses promeneurs quand la canicule s’installe sur Montréal. L’ombre étroite de midi sous la Tour de l’horloge est peuplée de touristes altérés regardant avec envie les cavaliers de motomarines se griser de vitesse et d’embruns. Pour accéder à la bière ou au soda, il faudra quitter ce havre précaire et se lancer dans la fournaise poussiéreuse où sont plantées les buvettes de l’été québécois. La jeunesse du cru ne semble guère émue par les sommets du thermomètre, qui se prélasse sur la plage artificielle en bordure de la marina et se trémousse au son des «tubes» déversés sous les parasols; peut-être ces jeunes ont-ils trouvé le moyen de stocker-de quoi affronter, dans deux, trois mois au plus, les températures de l’embâcle et les blizzards qui déplacent sous terre et pour six mois une bonne partie de la vie montréalaise.

 Le visiteur s’enfuit, à pas comptés cependant, et naviguant d’ombre mince en ombre avare, déployant une stratégie consommée de conservation de l’énergie pour rejoindre les ruelles du Vieux Montréal où l’on peut se réfugier dans les brasseries climatisées et les boutiques d’art Inuit presque aussi polaires que les précieux objets exposés dans leurs vitrines. Aux terrasses les touristes européens vident sans broncher des pichets de sangria embués de condensation; ils reprendront le métro pour rejoindre leur hôtel ou poursuivre leur découverte d’une ville où l’on perd ses repères européens sans se perdre totalement dans la quadrature américaine. Montréal, avec ses rues qui comptent des kilomètres et s’identifient par leur direction Est ou Ouest, ne piège que rarement l’étranger, sauf pour inattention, auquel cas le Montréalais vient volontiers au secours de l’âme égarée, en une langue à la fois directe et redondante: «T’as-tu besoin d’aide?» dès qu’un plan de la ville apparaît dans les mains du quidam arrêté sur un coin de trottoir.

 Dans le métro, la température a baissé d’un cran, enrichie toutefois d’une combinaison d’odeurs mécaniques et humaines qui font la spécificité du réseau tout en s’apparentant à tous les métros du monde. Ce qui frappe surtout l’Européen, c’est la propreté méticuleuse des quais et des couloirs, où nul ne s’abaisserait à abandonner un papier gras ou un ticket périmé. Et dans une civilisation où l’on consomme à toute heure dans la rue et les transports en commun le contenu d’un gobelet en carton, les occasions de jeter le récipient vide se succèdent au long de la journée et transformeraient très vite l’espace public en un vaste dépotoir… Mais pas à Montréal. Même les «itinérants» (SDF en français d’Europe) ont leurs maigres affaires bien rangées autour d’eux, prêts à fuir dès qu’un uniforme de policier se profile à l’horizon. Une pancarte le rappelle dans un passage souterrain: le «flanage» est interdit en ces lieux.

 Rentré au gîte, le flâneur (légal, celui-là) s’étourdit d’ombre permanente et fraiche, s’attarde sous la douche, somnole pour tuer les heures qui le séparent de la nuit. Le ciel a pris une teinte de plomb terni qui corrobore la promesse d’orage annoncé par ceux qui savent. On ne saurait dire si l’obscurité qui brouille la perception des choses vient de la  chute du jour ou de ce couvercle de fer qui a recouvert la ville comme un chaudron pour mieux en cuire les habitants. La brise qui remontait le St Laurent n’est plus, coupée de ses poumons salubres par les puissances qui projettent de nous asphyxier. Le minuscule jardin dont la verdure est pourtant une promesse permanente de fraîcheur s’étouffe entre les immeubles et même les réverbères et les lampes des porches paraissent vidés de leur énergie ordinaire. Tout est en stase, immobile, replié sur soi, privé de but. Des forces puissantes guettent. Elles sont seules maitresses de l’heure. Il reste à l’observateur le choix du lieu, ce jardin où sont possibles tant de métamorphoses.

 Assis sur les marches à l’abri d’une avancée du toit, l’observateur absorbe par tous ses sens les informations qu’il peut recueillir: un tremblement du filet d’eau dans le bassin, l’infime variation dans la noirceur d’un buisson, une feuille soudain frottée de lumière qui révèle un souffle dans la touffeur. Accablé de chaleur humide parfaitement immobile, il s’en remet à la méditation, à la fois présent et absent, perceptif et détaché, pierre parmi les pierres qui attendent sans attendre. Et ce qui doit venir vient.

 Un souffle immense et brutal, comme déversé d’en-haut, écrase le jardin, racle les façades et assène à la méditation une gifle dont elle se souviendra. L’onde rebondit de mur en mur, fait hurler les palissades autant que les huisseries, et tournoie, tournoie à tordre sans distinction les végétaux de toute taille et leur arracher toute faiblesse possible. Les lumières vacillent dans la tornade et lancent des SOS incompréhensibles. Montréal déverse dans ses rues d’inépuisables sacs d’air noir et bouillant et tous les sens sont convoqués au spectacle. C’est sûr, la Production n’a pas lésiné sur les moyens d’impressionner le public. Une vraie débauche d’effets spéciaux. Cela ne saurait durer.

 Ou plutôt, cela ne saurait rester aussi minimaliste. Car d’un coup, d’un seul, le gigantesque arrosoir suspendu dans la noirceur céleste lâche son contenu, des gouttes énormes en tapis serré qui s’abattent sur les toits, avenues et allées, et ce jardin soudain écrasé d’eau avec un roulement formidable. Evacué le sauvage tourbillon qui secouait en tous sens les feuillages, ceux-ci reçoivent à présent le martèlement d’une pluie parfaitement verticale, lourde à perforer les limbes les plus tendres. A l’abri de l’auvent, fasciné par le rideau de perles oblongues et serrées qui à deux pas ferme l’accès au jardin, on n’est pas pour autant au sec, tant le martèlement au sol fait jaillir de projections; le pied nu ne s’esquive pas, il s’allonge vers la fraîcheur enfin livrée par les éléments, généreux en leur fureur. Tout le corps se délecte de la chute du thermomètre, se détend, s’étire et aspire à multiplier sa surface pour mieux absorber les bienfaits cachés de l’averse. Mais il n’est pas d’orage complet qui ne dévoile tous ses visages: il nous manquait la foudre, elle s’abat.

 La lumière et le son simultanés, la décharge est redoutablement proche et assourdit autant qu’elle aveugle. L’oeil s’éblouit d’un jardin surexposé et la secousse sonore fait vibrer toutes les fibres du corps. Effacées, les délicates vibrations lumineuses que l’averse accrochait aux rameaux et feuillages, noyée la tambourinante rumeur des surfaces frappées d’eau, toute mesure qui pouvait encore subsister dans l’accumulation des excès tempétueux a été submergée en une fraction de seconde. Que peut-il encore arriver, sinon d’être frappé par la foudre? Le ciel se veut clément toutefois et les éclairs se succèdent tout en s’éloignant, et avec eux les coups de tonnerre et les menaces de surdité soudaine. L’orage va son train, part électrifier et assourdir les gratte-ciels du quartier des affaires, noyer le parc La Fontaine avant de submerger l’autoroute Ville-Marie et faire déborder le Saint-Laurent. Le petit jardin est sauf et s’abreuve avec tranquillité.

 Lavé et verni, il joue de tous ses éphémères miroirs, reflets dorés aux lampes du voisinage, éclats de platine quand un éclair lointain zèbre le goudron du ciel. Le spectateur, lui se gorge de la musique de chambre enfin libérée d’un jardin sous la pluie: frottements de feuillages, plics et plocs dans les flaques, et le chuintement de pneus qui passent dans la rue voisine. Il peut méditer à nouveau sans crainte d’une agression visuelle ou sonore. Ses oreilles ont été débouchées sans égards, les poumons récurés de la belle manière, et les pieds lavés au-delà du nécessaire. Pour un peu, il aurait presque froid, mais il vaut mieux en jouir tant qu’il est possible. Demain, la météo promet à nouveau un temps tropical, mais sans orage nocturne.

 

27 novembre 2015