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Fraude et citoyenneté, par Arnoldo Feuer

L’actualité française récente a remis en visibilité la relation antagoniste entre fraude et citoyenneté. La question n’est certes pas neuve et apparaît régulièrement dans les media et les discours politiques. Les déclarations présidentielles n’ont eu que le mérite d’appeler brutalement et unilatéralement l’attention sur un élément du binôme, en négligeant le second.


«Fraude» possède de nombreux synonymes: corruption, triche, évasion (fiscale),  abus de biens, vol, etc. «Citoyenneté» se suffit à elle-même et n’a besoin d’aucune adjonction ou explication pour être comprise: elle est l’exact contraire de la fraude et de tous ses synonymes. Tant la morale publique, républicaine, sociale, que l’éthique individuelle ne peuvent concéder à la fraude la moindre place dans le fonctionnement de la société.


Il est donc étrange que dans les réactions aux déclarations présidentielles on n’ait pu entendre que des protestations, soit sur le montant minime de la fraude imputée (avec une maladresse insigne, il est vrai) à des catégories désignées de la population, soit (bien pire) sur le montant bien plus important d’autres fraudes non stigmatisées par ces déclarations. Une fraude est-elle une faute morale et un manquement aux règles de la société ou tout simplement un objet d’évaluation comptable dont le montant détermine l’ampleur?


En posant la question plus directement: y a-t-il des fraudes ou des seuils de fraude admissibles? Y a-t-il des fraudes permises parce que des fraudes plus importantes (en volume, en extension de pratique) existent déjà? Certaines fraudes sont-elles justifiables, et qui alors en décidera? Peut-on être absous parce que «le voisin le fait aussi»? Est-on moins fraudeur du fait de l’énormité de la fraude d’autrui? Et que devient donc le principe que «nul ne peut se prévaloir de la propre turpitude»?


En ayant posé dès le départ la question de la place de la citoyenneté, cette réflexion veut insister sur la notion de responsabilité individuelle et collective que, ni le discours de M. Sarkozy, ni les réactions du corps social n’ont vraiment prise en compte. Il ne s’agit pas ici de rêver d’une société qui aurait, moralement comme matériellement, «zéro défaut», mais de penser la citoyenneté à travers la pratique quotidienne de la responsabilité sociale.


Aller voter aux élections ne suffit pas à faire un citoyen. Il est dans les attributions, devoirs et privilèges de tous les corps intermédiaires de la société, qu’ils soient constitués ou non, de porter vers leurs mandants et obligés le message que toute fraude se fait nécessairement aux dépens d’un tiers qui peut, en fin de compte, être le fraudeur lui-même. La citoyenneté se réalise dans un effort constant de chacun pour apporter sa part à l’équilibre de l’édifice social. Plus que jamais, dans une période de déséquilibres sociaux accentués, il appartient aux plus privilégiés de compenser la faiblesse des plus démunis. C’est le prix à payer pour que la fraude cesse de saper la citoyenneté et donc la démocratie.


21 novembre 2011