Groznyj la verte

Groznyj la verte - shurumburum

L’hélicoptère pratique le vol tactique, c’est-à-dire qu’il épouse le relief du terrain qu’il survole à 20-30 m, surgissant de derrière un escarpement, plongeant dans une combe pour émerger aussitôt, sans laisser à l’agresseur potentiel le temps d’ajuster un tir, ni même de voir venir la cible. Il est épaulé à quelque centaines de mètres, latéralement et plus haut, par un second appareil qui doit détecter la menace et l’éliminer. Sur la banquette inconfortable, dans un hurlement de décibels qu’il faut supporter sans casque de protection, le trajet est court et intense. On n’a pas le temps d’avoir peur, de penser à soi, d’imaginer l’attaque, l’accident: trop de sensations s’empilent les unes sur les autres pour que l’on puisse n’en choisir qu’une seule. Et il ne faut que vingt minutes pour rallier Groznyj, à 70 ou 90 minutes par la route.


Je médite donc sur ce paysage inconnu, ce pelage immense d’animal décharné, couturé de cicatrices, qui se rue vers nous et s’enfuit derrière notre regard, cette contrée où chaque crevasse, chaque falaise peut receler la roquette ou la mitrailleuse de notre mort. Les collines, les effondrements, la couleur même de la terre et des étendues herbeuses brûlées de soleil me font penser aux Crete au sud de Sienne, un paysage de mythologie, à la fois doux et âpre, sévère et accueillant, la quintessence de ce que peut produire une cohabitation respectueuse entre la nature et la culture. Ici, l’âpreté domine, la nature ne fait pas de cadeaux, et de son côté la Toscane n’a pas de puits de pétrole. Mais les dieux de la terre caucasienne ne veulent pas la mort de l’homme, celui-ci se charge seul d’assurer sa propre destruction. Comment un paysage peut-il être hostile? Quand ce pays était en paix (relative), c’était le même paysage; la guerre ne l’a pas fait changer d’aspect (sauf marginalement), ni de nature.


La guerre des hommes s’approprie le paysage, le met sous sa coupe, quel que soit le côté où l’on se situe, la vision du guerrier est binaire et utilitariste: allié ou adversaire, ami ou ennemi, le paysage apporte ou retranche. Il a perdu sa neutralité d’objet préexistant, ce qui nous permet de nous situer par rapport à lui, parce que le paysage est plus grand que nous. A l’inverse de notre perception commune, le stratège situe le paysage par rapport à sa stratégie et veut le soumettre, à tout le moins en exploiter les caractères. N’est-ce pas ce que font aussi d’autres activités humaines? Peu d’entre elles cependant mettent en scène un tel degré de violence dans le regard porté sur le terrain et la capacité de nuisance qui lui est attribuée au profit de l’ennemi. Le paysage comme enjeu de possession et de dépossession.


Devant l'hélicoptère, de la verdure au sol, beaucoup de verdure, comme un immense parc, avec, de place en place, des taches claires, des constructions. De plus près, l’oeil doit reconnaître son erreur: les constructions étaient des constructions, autrefois, avant la guerre. Groznyj est un immense champ de ruines, comme on peut voir sur les photos faites de Berlin et d’autres villes bombardées en 1945. Autour des ruines, la nature reprend ses droits, que l’homme n’est plus en état de lui disputer, et s’étend, pousse des revendications vers les bâtiments effondrés, s’insinue dans le revêtement des trottoirs. La capitale de la Tchétchénie n’a jamais été aussi verte qu’en cette année.


Je reviendrai souvent à Groznyj, par la route ces fois-là, d’où l’on constate mieux l’étendue des destructions et l'effet sur la vie quotidienne de ceux qui sont restés, malgré tout. Parcourir les rues (des pistes semées de nid de poule sans nombre où rouler vite est impossible parce qu’il faut slalomer entre les trous) révèle aussi que la priorité première est consacrée au pouvoir: les immeubles neufs (ou refaits à neuf) sont ceux de la compagnie d’énergie et du gouvernement. Ce dernier s’élève au milieu d’un vaste espace d’allées et de pelouses, verrouillé par les contrôles d’accès, parcouru par toutes sortes de gens en uniforme, seuls, en groupes, en escouades marchant au pas. Y siègent le Chef de l’Administration (plus tard Président), le gouvernement, diverses officines du pouvoir russo-tchétchène. C’est ici que la politique de Moscou pour la petite République est mise en oeuvre, c’est d’ici que la reconstruction du pays doit partir, d’ici aussi que le retour des réfugiés partis en Ingouchie et au Daghestan doit être organisé. Nous sommes dans le lieu le plus protégé de la ville. Il n’est pas invulnérable pour autant.