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I. La clairière du Sensenberg


 Le chemin forestier traversant le bois de pins, jeunes bouleaux et hêtres laisse entrevoir une éclaircie dans les cimes vers le Nord, après une marche sous l’arc sombre des branchages. La mousse d’un vert criard qui tapissait le sol sous les pins a laissé place aux chutes emmêlées d’un abattage de l’hiver passé, perches desséchées et rameaux racornis, une impression de grand désordre domestique après l’impeccable revêtement spongieux du sous-bois.

 

 Au virage du chemin se dévoile la clairière du Sensenberg, ovale enserré dans le fer à cheval de la forêt. Le hameau du Sensenberg repose sur un plateau en légère pente vers la vallée, de deux hectares au plus, principalement de prés. Cinq maisons s’y partagent l’espace, à des niveaux légèrement différents, éloignées les unes des autres de quelques dizaines de mètres. Le Sensenberg est un balcon sur la vallée, détaché du village par le seul raidillon d’une rue sinueuse dont la pente s’accentue brutalement avant de s’adoucir à nouveau en débouchant sur le replat où il tient son poste d’observation. Ces quelques mètres de dénivelé que le piéton franchit hors d’haleine en montant du village suffisent pour placer la clairière dans un monde à part, comme une excroissance inattendue sur un corps ordinaire.

 

 Rien de difforme ou de monstrueux cependant dans cet appendice herbeux du village, dont les contours sont clairs et l’occupation harmonieuse; un simple détachement physique du réseau des rues, mais qui nourrit la conscience d’une altérité physique du lieu, le sentiment d’avoir franchi une frontière et pénétré un espace spécifique irréductible à la communauté villageoise. L’élévation du terrain y contribue, certes, et la vue acquise sur la vallée depuis ce balcon, surtout au prix de l’essoufflement du marcheur, récompense l’effort par le cadeau inattendu du panorama. Il s’y ajoute l’impression d’être sorti du décor prosaïque en entrant dans un lieu d’où observer, en acteur privilégié, le lieu banal d’où l’on vient.

 

 La clairière du Sensenberg n’a par son contenu rien d’exceptionnel: des maisons entourées de prés et potagers, ornées de jardins d’agrément, ombragées çà et là d’arbres, une disposition somme toute ordinaire dans un village. Son caractère tout entier tient à l’enchâssement dans la forêt et la position de promontoire commandant la vue sur la vallée. Elle en tire une «valeur ajoutée» immatérielle dont sont dépourvus les autres quartiers de ce village dispersé sur trois axes et dont on chercherait en vain un centre: la gare, la mairie, l’église catholique ou la protestante, les écoles et collège? Ou encore l’usine, ou le musée, diamétralement opposés dans la topographie locale? Le Sensenberg, proche en distance de la mairie, ne se réfère cependant à aucun de ces points, drapé dans sa verdure à trente mètres au-dessus du ruisseau qui donne au village une partie de son nom. Et les habitants de la clairière expriment un sens aigu de la communauté qui les lie sur ce minuscule territoire et de l’écart qui les distingue de «ceux d’en bas».

 

 Est-ce à dire que la clairière constitue un cul-de-sac, une impasse? Point. Y viennent, outre les habitants et leurs visiteurs, la postière tous les jours et la collecte régulière des déchets, en saison les chasseurs et bûcherons,  mais surtout de fréquents promeneurs qui accèdent ici sans transition au massif forestier s’étendant vers la frontière lorraine, à quelques kilomètres seulement au Nord. Lorsqu’ils s’arrêtent pour bavarder avec les riverains, les promeneurs expriment souvent combien de chance ont ceux qui vivent ici, pour le paysage et pour la paix diffusant de ce lieu, qui pourtant n’est pas coupé des bruits du monde: roulement horaire des trains, stridence des scies de l’atelier de menuiserie, ronflement des tronçonneuses et des tondeuses selon les saisons. Celles-ci, en ouvrant le paysage à l’automne et le refermant au printemps, possèdent aussi le pouvoir d’amplifier ou atténuer les sons issus de l’extérieur, selon la couverture végétale; ainsi le passage des trains se réduit-il à une simple rumeur pendant l’été, pour devenir un témoin plus sonore du passage des heures dès la chute des feuilles en octobre.

 

 Mais les saisons gouvernent surtout le jeu de la lumière et des ombres de cet espace enchâssé dans la forêt. La course apparente du soleil le fait s’élever derrière les pins de la colline et disparaître loin au-delà de la vallée, sous d’autres collines bleutées, peignant alors prés et maisons des ombres envahissantes des chênes et sapins qui bordent l’aval de la clairière. Même un ciel couvert n’empêche pas ce lieu de sembler plus lumineux que le quartier en contrebas, comme si l’élévation minime ou la situation de promontoire lui conférait un surcroît d’éclat. Par temps de neige, l’impression se renforce encore, car la blancheur s’étend sans partage sur les surfaces intouchées par le camion de salage et renvoie au ciel le trop-plein de lumière qui s’y est déversé.

 

 Au matin d’une nuit neigeuse, les prés sont imprimés du langage de la forêt: chevreuils, renards, blaireaux et sangliers y ont laissé des traces sans équivoque, néanmoins mystérieuses pour qui ne sait lire ces errances parfois très précises. Les chats du voisinage y ajoutent leurs pas précautionneux, s’approchant du bassin à présent gelé ou nul poisson ne pourra devenir proie délectable. Toutes ces traces se croisent, se côtoient, se chevauchent, sans que l’on puisse dire à quel moment de la nuit elles ont été formées et si les bêtes se sont rencontrées pendant leur excursion hors des taillis. Les résidents du Sensenberg sont gens raisonnables, dont les occupations quotidiennes ne poussent guère à passer des nuits glaciales à l’affût pour découvrir les secrètes rencontres de la sylve. Le secret restera donc bien préservé.

 

 Au printemps, la faune est moins discrète. Les blaireaux viennent insolemment labourer les prés au ras des habitations et les renards se baguenaudent dans le jardin, flairant les fraisiers, rôdant autour du bassin où les poissons rouges ont repris leurs aises après leur longue réclusion sous la glace. Une renarde trop entreprenante fut ainsi sévèrement punie de sa gourmandise en se noyant dans une eau où elle avait pourtant pêché avec succès. Il fallut lui faire une sépulture dans le bois de bouleaux en amont, et surveiller de près les renardeaux à peine sevrés. Les corneilles aussi s’emploient à forer le gazon printanier, avec une ardeur et un talent destructeur qui désespère le jardinier retrouvant au matin sa pelouse en miettes. Et si certaines nuits les sangliers se mettent en tête de chercher leur pitance dans une pâture non clôturée, le désastre est total. Au Sensenberg, il faut savoir vivre avec la nature et ses caprices.

 

 Mais la clairière n’est pas qu’un enclos édénique dont les humains ne seraient que l’accessoire. Ici, la vie sociale soude très vite les anciens et les nouveaux en pénétrant tous les interstices de l’activité: fêtes improvisées, coups de mains pour couper le bois, aménager une clôture ou déplacer un meuble, simples interpellations entre voisins ou visites impromptues et sans raison, tout un éventail d’actes qui créent une communauté de vie. Chacun y garde sa liberté en sachant pouvoir faire appel aux autres pour un conseil, un secours, une parole d’amitié, une bière mousseuse. La clairière du Sensenberg est un lieu unique.


ⓒ Arnoldo Feuer 2012