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II. Une datcha au Sensenberg

 Le terme «datcha» que j’utilise pour désigner ma résidence peut paraître pompeux ou déplacé, mais il me semble bien correspondre à cette petite maison en bordure de forêt, posée sur prés et jardin, et qui rassemble les énergies vitales pour les diffuser à ceux qui y vivent. L’appellation résulte tout d’abord d’une fréquentation assidue de la Russie et de l’inévitable histoire d’amour avec elle; elle n’est pas inappropriée lorsque l’on considère la taille et l’origine paysanne de la construction; elle est porteuse enfin d’une touche personnelle qui sort la maison de son anonymat de «maison de campagne», même si la propriété possède aussi un nom.

 

 En langage d’architecte, on parlerait d’une longère, maison basse et allongée sans étage, fréquente dans l’ouest de la France ou en Angleterre rurale. Les paysans alsaciens qui l’ont construite et occupée n’avaient pas des moeurs bien différentes de celles des paysans bretons ou cornouans, partageant une partie de l’espace abrité avec leurs bêtes, dans une proximité de tous les instants. Et il n’est pas difficile d’imaginer dans quel état, avant son aménagement dans son état actuel, cette longère se trouvait après plus de deux siècles de cohabitation entre des paysans de montagne et leur cheptel.

 

 La datcha d’aujourd’hui, résultant de l’important réaménagement dans les années 1980 par de nouveaux propriétaires venus de la ville, n’était initialement qu’une petite construction presque carrée, bâtie en 1750 en lisière nord de ce modeste plateau qu’est le Sensenberg. Deux ou trois générations plus tard, en 1812, une extension donna à la maison ses dimensions actuelles, y adjoignant ou reconstruisant une grange et une étable, ainsi qu’une porcherie - démolie lors de la restauration récente. Une nouvelle porte d’entrée fut rajoutée, portant sur son linteau la date gravée ainsi: «10 8 12», se lisant «dix huit [cent] douze». C’est ainsi que, dans les temps où l’Empire napoléonien n’allait pas tarder à souffrir de ses excès d’ambition, des paysans alsaciens, français depuis un siècle et demi mais peu familiers des subtilités de la numération française, avaient avec candeur transcrit la date de la transformation. Une pierre d’angle au pignon ouest porte également des initiales où l’on peut reconnaître des membres de la famille qui posséda la maison et les terrains du Sensenberg jusqu’à la fin du vingtième siècle.

 

 La restauration, effectuée avec le souci de garder les proportions de la construction d’origine et les valeurs architecturales du bâti local, s’est concentrée sur les volumes et le respect des matériaux traditionnels. Les colombages sont donc omniprésents à l’intérieur de la maison, alors que l’extérieur en est dépourvu, revêtu d’un simple crépi rose orangé sous des tuiles en queue-de-castor anciennes. Une fenêtre - préexistante - au pignon ouest et trois chiens assis aménagés dans le toit apportent la lumière à l’étage sans rompre l’équilibre des volumes originels. Les quatre marches du perron donnent accès à la porte d’entrée tandis qu’un escalier au flanc sud-ouest dessert la cave creusée dans la roche gréseuse. La partie est de la façade se prolonge par la grange et un grand portail à bascule, et se termine par un bûcher où se situe l’entrée de l’atelier, autrefois étable communiquant par deux ouvertures à hauteur d’homme avec la grange afin de permettre le passage du fourrage.

 

 Les usages des lieux ont bien changé depuis les temps des paysans qui y vécurent plus de deux siècles durant. La maison est devenue un lieu de loisir et de convivialité, la grange peut servir de garage ou de stockage du mobilier de jardin en hiver, l’ancienne étable accueille l’outillage et les machines pour l’entretien et les réparations dans la propriété. On continue de fendre des bûches pour le chauffage de la maison et de faucher l’herbe, mais il est rare que la faux remplace la débroussailleuse et que la hache coupe des arbres sur pied. C’est aussi pourquoi le terme de «datcha» me semble assez bien correspondre à la pratique d’occupation réelle de cette maison, où vivre à l’année serait bien possible, mais exigerait de renoncer à un certain confort qu’elle ne peut offrir à des citadins impénitents.

 

 Desservie par un chemin communal qui prend le relais de la rue carrossable montant du village, la datcha voit passer sous ses fenêtres randonneurs, chasseurs et forestiers, selon les saisons et l’heure du jour, sans pouvoir se réfugier derrière une clôture qui marquerait son territoire propre, coupé en deux parts inégales par la servitude. Pour autant, cette situation n’est pas déplaisante et ne retire à la maison aucune parcelle du charme que lui confère son enchâssement dans la verdure. Le chemin, herbeux comme une pelouse créée de main d’homme, est en effet soigneusement entretenu par mes soins et paraît appartenir intégralement à la propriété dont il ne se distingue en rien. Le pignon ouest de la maison s’en élève comme une bâtisse au milieu d’un parc, légitime dans son contexte naturel, et le corps du bâtiment s’ancre fermement dans la verdure de ses abords.

 

 Les témoignages d’admiration pour ma datcha ne manquent pas, qu’ils parviennent anonymement aux oreilles des propriétaires invisibles derrière les buis du jardin, ou soient adressés aux diligents travailleurs qui taillent, tondent et arrosent leurs plantations pour le plus grand bénéfice visuel des promeneurs retournant au village après leur sortie en forêt. On ne saurait se plaindre d’assister ainsi au contentement d’autrui devant un spectacle dont on est l’ordonnateur: il est une fierté bien légitime, non pas de posséder l’objet d’admiration lui-même, mais d’en être le maître d’oeuvre en plus d’en avoir la jouissance. Je n’ai pas été l’architecte, ni le bâtisseur de ce lieu, mais j’en assure la préservation et la valorisation qui lui valent les éloges recueillis. Le plaisir égoïste de ma possession trouve à s’accommoder d’un plaisir extérieur capable de venir renforcer ma propre satisfaction: est-il souvent des situations qui permettent un tel partage pacifique? Que les passants et visiteurs apprécient cette retraite campagnarde, cela confère à ma possession un goût de privilège que je n’aurais pas si arbres, prés et maisons étaient retranchés à l’abri de hauts murs qui au surplus me fermeraient la vue, à moi aussi.

 

 Au lieu de cela, les cycles naturels décident de ce que l’on peut voir ou non depuis la maison ou vers elle. Le printemps transforme le bois de lilas sur la façade sud de la propriété en un écran impénétrable au regard depuis aucune des maisons voisines du plateau. Les noisetiers, châtaigniers et broussailles sur la pente qui se déverse côté nord sur la rue voisine en font autant. Chênes, cerisier et un immense sapin à l’ouest bloquent la vue depuis le bas du village et la route qui s’en va vers la Lorraine. La datcha est cloîtrée dans sa chlorophylle jusqu’à l’automne. Fin novembre, tous ces écrans se sont effacés, à tout le moins faits transparents. Le Sensenberg ouvre son espace intérieur, tente de compenser la lumière qui a fui en puisant à toutes ses sources internes. La maison semble se hisser vers la clarté, tant le soleil levant tarde à dépasser les cimes des pins puis à se maintenir au-dessus du grand érable pour dispenser à la façade un peu de sa chaleur.

 

 Et quand la nuit noire s’est posée dans le profond hiver, que la lune se refuse à nous, un lumignon minuscule apparu à l’autre bout de la clairière fait au noctambule qui observe le mystère de l’obscurité l’effet d’un phare indiquant à la datcha le cap pour rejoindre la lumière du jour prochain. Ainsi navigue-t-on sur terre à la datcha des Trois Chênes.

 

ⓒ Arnoldo Feuer 2013