III. Le paysage


 Vues d’avion, à 2500 pieds, les Vosges du Nord ne donnent en rien l’impression d’une montagne, même naissante et pouvant présager d’élévations et reliefs respectables à venir. Les étendues sombres qui défilent sous les ailes ne laissent apparaître que des ondulations bien modestes, peu ou prou ordonnées autour des vallons qui drainent les eaux vers la plaine d’Alsace. Les vallons eux-mêmes sont peu visibles, noyés dans les forêts, se dessinant brièvement quand apparaît un village, pour s’évanouir après les dernières habitations dans la fourrure noire des sapins.

 

 La forêt unifie le territoire et égalise les pentes, singularise et rassemble à la fois les villages épars en les épinglant sur son manteau. Au sud-est le relief, pour faible qu’il soit, et la végétation s’unissent soudainement pour marquer, comme au rasoir, la rencontre de la montagne et de la plaine qui sur les cartes est à peine moins frappante que vue du ciel. Si par contre on pousse un peu plus loin vers le nord-ouest, le plateau lorrain et palatin déboisé et monotone déroule des vagues encore plus plates de terres remembrées où seuls les clochers et châteaux d’eau serviront de repères topographiques au marcheur.

 

 Parcourir un territoire et en prendre la mesure, cela ne se peut vraiment qu’au pas du randonneur, au rythme lent et haché dicté par le relief, l’humeur ou la fatigue et avec cette perception panoramique défocalisée, quasi inattentive, qui permet d’absorber le caractère d’un paysage sans en avoir recherché les composantes spécifiques. Même distrait, le voyageur recueille les signaux de lumière et d’étendue; arpentant les chemins il s’intègre à leur parcours par osmose mutuelle et construit un réseau mental où saisons, conditions climatiques et compagnonnages de route se combinent et s’interpénètrent.

 

 Progressant dans ces forêts, le marcheur n’y déplace rien d’essentiel, à peine laisse-t-il une trace de graminées couchées sur le sentier herbu de la hêtraie ou des fougères dérangées dans leurs colloques de clairière; il reste en permanence inclus dans son environnement, comme si arbres et buissons ne défilaient pas dans son champ de vision. Bien sûr, le promeneur fait route d’un bon pas, il avance continûment au sein des futaies, sapinières et autres châtaigneraies, mais leurs densité et taille conspirent à ralentir la traversée perçue. Les chemins forestiers qui suivent les courbes de niveau n’en finissent pas d’embrasser les collines de leurs rubans interminables, et l’on est parfois incertain d’avancer au rythme réel de la marche. 

 

 Mais voilà que le sentier a gravi un éperon rocheux, comme il en pousse de surprenants dans un relief aussi peu marqué, et que la vue s’ouvre soudainement sur un espace dégagé, libéré de l’étroite accolade végétale. Dans le creux entre les collines voisines s’est nichée l’activité humaine, routes, maisons, jardins et champs, une zone claire d’ordonnancement et d’échange entre des forces contradictoires. Ici se présente ce que je veux désigner sous le terme de paysage, le résultat de l’interaction inévitable mais raisonnée du travail de l’homme et des puissances naturelles. Un échange où l’action humaine reste respectueuse de forces qui la dépassent sans pour autant renoncer à imprimer sa marque sur l’environnement et le rendre hospitalier à l’espèce. 

 

 Dans ces massifs où les villages sont des clairières minuscules perdues parmi les étendues sombres, la main de l’homme ne laisse de traces vraiment visibles que par les zones déboisées. En quelques décennies, elles ont beaucoup perdu en surface avec la fin des ouvriers paysans et de leurs petites exploitations agricoles. En amont, en aval des villages, les fonds de vallées autrefois cultivés, ne serait-ce que pour servir de pâtures, ont été laissés à l’abandon et à l’envahissement des ronces et des essences gourmandes en eau. Parfois, sur l’ancien pré que personne n’a plus voulu faucher, un étang de pêche flanqué d’un chalet rudimentaire niche au creux de la sapinière plantée là. Ce sont des zones fraîches par la canicule, mais qui ne laissent d’exsuder la tristesse de l’abandon. Le marcheur presse le pas; on dit aux enfants que des loups se cachent entre les sapins et ils frissonnent d’une peur délicieuse.

 

 Dans l’obscurité des sapinières, le son étouffé des pas sur l’épais tapis d’aiguilles, les racines noueuses qui veinent le sentier, tout concourt à susciter l’atmosphère des contes anciens et invite à s’abandonner à la rêverie. Malgré l’attention que je dois consacrer à ma progression et aux dangers du terrain, ces segments noirs des randonnées ouvrent mes paysages intérieurs, en déploient étendue et lumière avec une spontanéité confondante. Passages où le souvenir de la marche en cours sera comme avalé par l’obscurité ambiante, ils appellent au jour ce qui n’a pas d’existence réelle, mais qui pourrait bien, lors d’une remémoration à venir, décrire cette traversée-là, aussi vivace qu’une perception pure et nouvelle devant un paysage nouveau.

 

 Le sentier étroit a rejoint un chemin forestier, les perches des châtaigniers font des éventails plantés dans la neige, et voilà la lumière revenue. Elle m’arrache à mes divagations, commande mon attention, requiert mes sens anesthésiés à reprendre leur veille active. Je suis à nouveau, en dépit de la limitation de mon horizon, dans un paysage où l’homme marque son empreinte, par le tracé du chemin, les essences de bois, la quantité de lumière admise au sol, et les signes et traces de l’exploitation forestière, sillons au sol et billes allongées en attente de scierie. Les rangées de stères ponctuent ce dialogue de la nature avec l’homme, irrégulier mais continu, depuis le coeur du massif jusqu’à la clairière du prochain village.

 

 Ce que j’ai admiré depuis mon promontoire, à peine cent mètres plus haut, se déroule à présent en ondulations ponctuées de façades colorées et des griffures sur la neige des fruitiers, le tout borné par la masse sombre, à peine poudrée, de la forêt. Au fond des vergers et des jardins, les piles de bois participent intimement à l’harmonie de la partition où elles inscrivent leurs barres musicales. Et en toute saison, ces hybrides du naturel et du manufacturé témoignent qu’il n’y a pas de césure entre les deux mondes, mais un entre-deux qui valide la notion même de paysage.

 

 Au cours de l’année la scène hivernale d’une monochromie presque parfaite cède la place à des variations infinies dans la gamme des verts, puis à de brefs flamboiements d’une audace québecoise avant de retrouver sa sévérité chromatique. Quand cependant la sève revient graduellement dans les tiges et troncs libérés du froid, quand les rameaux laissent pointer d’infimes pousses incertaines de leur couleur, de jour en jour le même paysage devient autre, se présente comme une entité radicalement nouvelle, en une nuit devenue étrangère à sa nature d’hier. Pour moi marcheur, un corps où me faire absorber chaque jour une première fois. Ainsi, à chaque randonnée, variant si peu que ce soit mes itinéraires, il m’est permis de méditer sur la sorcellerie qui peut bien habiter avec tant d’effet sur le promeneur innocent un paysage en soi si peu spectaculaire.

 

ⓒ Arnoldo Feuer 2013