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IV. Les arbres et le bois

 

 

 

 Au Sensenberg, tout le monde chauffe sa maison au bois. Quoi de plus normal, quand on vit en bordure de forêt, dans l’un des territoires les plus boisés de France? En parcourant le village et la région environnante, il est impossible d’échapper à la prégnance du bois, stocké au bord des chemins forestiers, déployant ses longs parallélogrammes dans les jardins et vergers des maisons, à tel point parfois qu’on en attrape le vertige: il y a là du bois pour des dizaines d’années de chauffage de l’habitation concernée. Les stères se déploient et se multiplient en couleurs plus ou moins sombres, selon les essences, le temps de stockage déjà écoulé et l’exposition aux intempéries.

 

 

 

 En certains lieux, quand le paysage est suffisamment ouvert, les rangées participent à la structuration de l’espace et à l’harmonie des éléments en proclamant que ce paysage est fait de main d’homme, qu’il résulte d’une longue et patiente interaction entre le naturel et le manufacturé. Dans les zones plus densément construites, les piles de bois peuvent faire écran, préserver l’intimité et l’indépendance tout en restant un obstacle «naturel», alors que dans les jardins et les vergers en bordure de village, elles apparaissent plutôt comme des identifiants et des signes d’appartenance à la communauté de ceux qui ont conservé le mode de chauffage d’antan.

 

 

 

 Ayant acquis ma datcha, l’urgent fut donc de s’assurer que l’on ne manquerait pas de bois pendant l’hiver qui approchait. A défaut, il n’y aurait plus qu’à renoncer à passer la saison dans cette maison tant convoitée. La consultation des nouveaux voisins et leur sens de la solidarité produisit sans retard l’effet escompté avec la découverte un beau jour d’automne, retour de la ville, d’un énorme tas de bûches au milieu de la cour. A charge pour le propriétaire de ranger tout ce bois avec diligence avant qu’il ne prenne l’eau et devienne impropre au bon fonctionnement de mon poêle de faïence! Depuis, je rentre mon bois bien avant la fin de l’été et j’ai pris les sages habitudes de mes voisins du plateau.

 

 

 

 Le domaine des Trois Chênes tire son nom, on le devine, des chênes qui marquent l’entrée de la propriété, mais il y en a bien davantage, notamment dans la parcelle de forêt qui occupe plus de la moitié de sa surface. D’autres essences poussent sur ce terrain peu fertile: érables, bouleaux, lilas en abondance, pommiers et cerisiers mal entretenus, et un immense châtaignier dont la couronne en ogive domine la petite maison en la protégeant des vents glacés du nord-est. Les érables étaient l’essence dominante à mon arrivée, quatre d’entre eux poussant leurs masse feuillue à quelques mètres du pignon nord de la grange et déversant leurs feuilles dans les chéneaux en octobre et novembre et leur ombre sur les toits une bonne partie de l’année.

 

 

 

 Il fallait mettre bon ordre à l’humidité et aux mousses en résultant: les quatre érables ont donc été condamnés au bout d’un an d’observation et coupés pendant le second hiver. Un voisin forestier s’y est employé («une affaire de deux heures», m’a-t-il affirmé après coup) et c’est ainsi qu’un jour j’arrivai de la ville en trouvant mes arbres proprement abattus et couchés dans le pré: un fouillis de troncs et de branchages qu’il faudrait élaguer, débiter, fendre, ranger et brûler sur place (pour les rameaux les plus petits). A la réflexion, l’abattage n’avait même pas correspondu à la partie émergée de l’iceberg des travaux impliqués par la décision initiale. Des dizaines d’heures ont été nécessaires pour mettre de l’ordre dans ce chablis volontaire, car on ne peut se figurer le volume que représentent les couronnes d’arbres de plus de vingt mètres de hauteur et l’enchevêtrement de leurs branches écrasées au sol.

 

 

 

 On ne s’imagine pas non plus, quand on n’est pas du métier, la puissance des tensions auxquelles sont soumises les branches ployées d’un arbre abattu, ni le simple poids des rameaux de taille moyenne; cela me valut, lors d’un tronçonnage jugé précautionneux, mais sans protection adéquate, la chute inopinée sur le nez d’une branche à peine plus grosse que le pouce et un saisissant hématome qui occupa la moitié du visage pendant près de trois semaines! Le calcul de la chute avait été trop optimiste et j’avais reçu une bonne leçon: dès le lendemain, je m’en fus acquérir, sous l’oeil goguenard de la caissière du magasin, un casque complet de protection de bûcheron qui depuis remplit régulièrement son office...

 

 

 

 Il me fallut des mois pour mener à bien la tâche de nettoyage de mon pré, aidé en cela par le même voisin professionnel qui se chargea de débiter et réduire les billes en tronçons à mettre à sécher. L’herbe printanière avait envahi les plus petits rameaux et rendu la tâche plus compliquée encore, et ce n’est qu’à l’automne suivant que l’on se retrouva avec un pré dégagé des fûts, mais orné de deux énormes tas de branchages qu’il faudrait brûler un jour de novembre frais et faiblement venteux.

 

 

 

 Les toitures, partiellement refaites, étaient à présent dégagées de toute ombre et libres de chutes de feuilles; le souci utilitaire avait été satisfait. Mais un autre bénéfice apparaissait: la vue vers l’est se trouvait rétablie jusqu’à la rangée de pins qui marque la lisière de la forêt et, par beau temps, offre le contraste de ses festons vert foncé sur un ciel d’un bleu très dense, comme on pense d’un décor de carte postale, une vue idéale d’un paysage de vacances.

 

 

 

 Les branchages ont été brûlés, le pré est fauché avec régularité et les autres débris qui encombraient la pente orientale des Trois Chênes dégagés. Le bois des érables débités est proprement empilé face au sud à la limite du grand châtaignier, attendant de servir au chauffage des prochaines années; il prendra le soleil pendant plusieurs saisons encore. Le petit bois de lilas qui enserre le bassin, nettoyé à grand-peine de ses rejets qui en avaient fait une jungle impénétrable, est entretenu avec soin pour préserver la clarté retrouvée de ce petit paysage privé et contribuer à l’harmonie du lieu.

 

 

 

 Malgré les coupes et élagages, les arbres restent les maîtres du terrain et ne manquent pas de fournir l’ombre fraîche en été, ni les inévitables corvées de feuilles à l’automne. On n’échappe pas à leur omniprésence, qui détermine entre autres la forme et la composition du jardin, la possibilité de le faire évoluer sans attenter au caractère premier qui m’avait tant séduit. Les deux grands chênes encadrant l’entrée du chemin d’accès sont certes un signal, presque une signature apposée dès l’arrivée du visiteur, mais je les considère surtout comme les gardiens de l’intégrité des lieux, les garants naturels de la paix qui doit y régner.

 

 

 

 Deux mois avant le transfert de propriété, une tornade d’été avait dépouillé, à quelques mètres à peine de la maison, un érable chargé d’ans des deux tiers de sa couronne, le transformant en un vestige infirme de sa gloire passée. Je n’ai toujours pas pu me décider à lui donner le coup de grâce que les guerriers donnent dans la tradition antique afin d’épargner la souffrance à un valeureux blessé à mort. Chaque automne, je ramasse ses feuilles chétives, et chaque printemps, je lui vois revenir la sève dans les ramures de sa tête meurtrie: un an, un an encore, me disent les bourgeons. 

 

 

 

ⓒ Arnoldo Feuer 2013