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IX. Un Noël au Sensenberg

 

 La neige est arrivée à point nommé cette année-là. Idéalement pour que le paysage se mette en accord avec l’imagerie de la tradition des Noëls blancs. En disant cela, je tords le bras à la vérité historique qui a vu la neige apparaître - et en abondance - dès fin novembre. Elle n’était pas particulièrement la bienvenue à ce moment-là, venant perturber un chantier de toiture qui se serait bien passé d’intempéries. Les couvreurs ne se sont cependant jamais laissé démonter par le mauvais temps et j’admirais, en faisant hors de la maison bien chaude de courtes excursions pour observer leur travail, la ténacité et la résistance de ces hommes durs à la tâche dans des conditions que bien d’autres auraient comparé au goulag!

 

 La charpente de la grange exigeait d’être renforcée pour pouvoir accueillir les doubles rangées de tuiles « bieberschwanz » (queue de castor) qui pèseraient sur elle et il fallut donc soutenir les vieilles pannes ventrières fatiguées en les mettant en sandwich entre de lourdes pièces de sapin blanc. Du renfort de main d’oeuvre fut nécessaire, tant le matériau était pesant et malcommode à manier. On m’assura qu’ainsi équipé je n’aurais aucun souci à me faire pour cette charpente dans les cinquante prochaines années, ce qui me promettait des inquiétudes à un horizon que je n’envisage nullement. Les chevrons reposant à présent solidement, on pouvait clouer les liteaux, tendre les membranes d’étanchéité et les couvrir de tuiles plates en pose double: ainsi je n’aurais plus à grimper à l’échelle pour changer les échandoles qui jusqu’ici assuraient - mal - l’étanchéité de ma grange.

 

 Le temps à peine radouci se mit au sec. Le ténor qui dirigeait le chantier pouvait donner de la voix sans risquer de la corrompre aux intempéries et la pose prit une allure confortable même s’il fallut dégeler au chalumeau les stocks de tuiles entreposés dans le pré. Faîtage et chéneaux posés à nouveau, le bâtiment fut hors d’eau deux semaines après le second dimanche de l’Avent. Les matériaux inutilisés furent évacués avec le plus gros des débris du chantier; les tuiles cassées servirent à remblayer le chemin communal creusé de deux profondes ornières et à compenser un dangereux dévers dans la montée vers la forêt. Autour de la maison, le chantier laissait quantité de reliefs, échafaudages, planches, lattes, tuiles intactes et cassées, ainsi que des bâches qui avaient servi à couvrir le toit pendant les averses et la nuit. Il n’y avait pas urgence à faire le ménage, sous une météo hostile. Les travaux de maçonnerie autour des ancrages des pannes ainsi que les  finitions des rives attendraient des conditions climatiques plus clémentes, mais on avait atteint l’objectif principal: passer l’hiver à l’abri de la pluie et de la neige.

 

 Cela fut fait juste à temps. Le froid reprit vigueur peu après et l’on arriva à l’avant-veille de Noël où le ciel se mit à déverser des tombereaux de neige. L’averse dura toute la journée du 24 et je sortis à plusieurs reprises afin de ménager aux piétons un sentier praticable pour accéder à la maison, au bûcher, et même - quelle idée! - au bassin pris par la glace. Deux heures après avoir déneigé, tout était à refaire et ne souffrait pas de délai, car il s’agissait de pouvoir refaire la provision de bois dans le panier qui se vidait à toute allure pour alimenter le poêle en faïence gourmand en combustible. J’ai vite abandonné le déneigement du jardin pour me concentrer sur les accès, notamment celui de la rue proprement balayée par le chasse-neige et copieusement salée: de là on pouvait rejoindre l’auto garée au bas de la pente sur le parking de la mairie et espérer un jour prochain la dégager de sa gangue pour repartir vers la métropole.

 

 Dans la maison douillette, le sapin décoré et la table de fête étaient prêts pour le réveillon et la neige pouvait tomber sans troubler la quiétude de cette soirée où chacun, au Sensenberg, allait vivre ces heures dans un cercle familial d’où les relations de voisinage habituelles étaient écartées. Dans la nuit, à travers le rideau de neige, les points de lumière jaunes aux carreaux des voisins se faisaient des signes muets, connivence discrète à peine reflétée sur les surfaces pâles des prés. Elles s’éteindraient à mesure de la fatigue et de l’humeur, laissant quelque visiteurs reprendre précautionneusement la route, à pied ou en voiture, à tours de roues comptés dans la pente recouverte de neige malgré le sel. La saleuse referait son travail à l’aube prochaine pour permettre à la voisine infirmière de rendre visite à ses patients, même un 25 décembre.

 

 Le lendemain, la couverture neigeuse s’était épaissie et le ciel clair et glacé. Un vrai temps à randonnée! Nous avons chaussé nos raquettes et pris le sentier qui grimpe vers le belvédère qui commande la vue sur le village et la vallée. Deux jours d’averse ininterrompue avaient accumulé un matelas assez épais pour gommer les irrégularités de terrain et s’y enfoncer confortablement, sans devoir produire un effort pour s’en extraire à chaque pas. Le Heidenkopf («Tête de païen» ou «Mont de la lande», selon l’interprétation) offrait une vue panoramique à 180° sur un paysage fait de blanc et de gris-bleu, avec quelques touches de couleur pour les crépis bien vifs dont on aime à parer les maisons par ici. L’air vif vibrait jusqu’à l’horizon, de relief en relief toujours moins bleu, toujours plus gris, étageant les nuances jusqu’à se fondre dans une brume planche. C’est là que l’on pouvait deviner l’horizon pâle du ciel devenant, à mesure que le regard remontait vers le zénith, d’un bleu plus soutenu, jusqu’à atteindre cette densité d’outremer que l’on connait d’ordinaire à la haute montagne et qui, en cet instant, témoignait d’une exceptionnelle pureté de l’atmosphère.

 

 En fin d’après-midi, avant la tombée du jour, nous avons rechaussé les raquettes et traversé la forêt pour rendre visite à des amis à l’autre bout du village. Le sentier était vierge de tout passage, exceptées les nombreuses traces de gibier qui croisaient, longeaient, recroisaient le chemin; les humains, peut-être rebutés par l’épaisseur de neige, ne s’y étaient pas encore risqués. Deux, trois heures passèrent avant de songer à rentrer. C’était une nuit bien noire, sans lune mais semée d’étoiles quand nous revînmes par la forêt; le thermomètre avait plongé de près de dix degrés et les marcheurs soufflaient des nuages de buée. Au dernier réverbère, avant l’entrée sous les arbres, nous avons allumé nos lampes frontales et percé la nuit soudain devenue blanche dans le faisceau lumineux. Le sentier enneigé, marqué de nos traces antérieures, était resté comme intact, éclatant et sans relief apparent autre que des ondulations successives de blancheur. Des myriades d’éclats s’allumaient en éclairs microscopiques et fugitifs, renouvelés de seconde en seconde, de pas en pas, éphémères bijoux de l’instant. 

 

 Sous les branches chargées à casser, nous avons traversé une forêt de fable, un univers fantomatique qui s’inventait par notre passage même. Il n’existait pas avant, il ne serait plus après que nos lampes l’aient quitté. Les animaux qui viendraient cette nuit se déplaceraient dans un autre espace, cherchant leur nourriture dans une nature en deux jours devenue ingrate; les promeneurs de demain verraient nos traces, mais ne sauraient rien du mystère auquel nous fûmes partie. Sans hâte, malgré le froid, nous avons absorbé dans nos corps et nos esprits le tassement crissant de la raquette et l’allumage des cristaux les plus fragiles qui soient.

 


ⓒ Arnoldo Feuer 2013