Home » Ecrits d'Arnoldo Feuer » Ecrits critiques » L'invention du désordre, par Arnoldo Feuer

L'invention du désordre, par Arnoldo Feuer

 

Publié in: "Métamorphoses - de la gravure au collage", de Erwin Heyn


La pensée humaine montre une grande injustice envers les œuvres d’art en tentant, au mieux de les décrire, au pire de les comprendre. Dans le réseau des mots ordonnés on trouvera alors préjugés culturels, aspirations insatisfaites, approximations hasardeuses pour juger et qualifier l’œuvre, en transcrire le sens en langage.


On le sait. Cette inadéquation est aussi ancienne que l’espèce. La langue toujours trop courte pour atteindre la substance de ce qu’elle vise à commenter. Insuffisamment enveloppante pour contenir la création, pourtant compacte en son isolement irréductible. La création plastique déborde la langue de toutes parts, mais il faut la dire malgré tout. Que fait-on ?


Surtout pas se résigner et courber la langue, qui a sa fierté: il faut s’affronter à l’œuvre, s’y mesurer, car c’est elle qui donne la mesure de ce que nous sommes. Et dans le cas du travail d’Erwin Heyn, l’exercice est jubilatoire. Je m’y étais déjà livré antérieurement, dans la traque obsessionnelle de la ligne au long de son parcours; je ne renie rien, au contraire. Il me paraît simplement que Heyn a découvert à la ligne d’autres vertus encore et qu’il engage notre œil et notre sensibilité sur une voie nouvelle en faisant croître et multiplier en réseaux ces traces transverses.


Tâchons de faire preuve de cohérence et d’esprit de suite. D’abord : ces grandes bandes verticales ou horizontales hachées menu, canaux parcourus de remous intenses où se choquent les débris et particules de nos vies. Heyn a-t-il sauté le pas de la métaphore des lieux raffinés et décidé de rendre visible le chaos qui habite la tuyauterie des destins? Un chaos étrangement harmonieux pour l’observateur qui ne peut s’empêcher d’être absorbé par la fluidité des blocs et fragments, leur coexistence improbable mais réelle. La métaphore est à nouveau trop belle : nos vies ne contiennent que peu de cette harmonie qu’il nous donne à voir. Ce que nous observons, c’est une transformation, une mutation, une chimère, dont nous sommes, et le prétexte, et le destinataire. On peut en concevoir autant d’humilité que d’orgueil.


D’autre part, en consacrant son œuvre à tracer dans le métal, le bois ces réseaux de lignes à vocation figurative (rarement) ou lyrique (toujours), Erwin Heyn ne s’est-il pas soumis à une métaphore plus vaste et qu’il a désignée lui-même dans l’accolade «Vieux papiers – papiers de vieux»? Toutes ces lignes qui se tracent, sans notre consentement, contre tous nos efforts, sur les visages et les corps et qui disent si clairement à l’extérieur que le chaos intérieur s’accroît, que la dynamique entropique est inéluctable, ne sont-elles pas aussi reflétées dans le magnifique désordre des collages? Heyn manie la ligne droite et la courbe, l’angle vif et la rondeur, comme un qui connaît la vie, qui sait ce que cela coûte de vivre, bien, mal, trop ou insuffisamment. Du chaos il extrait une beauté qui transporte au-delà de la contingence, au-delà des rides qui vont définitivement se graver dans notre front et se creuser jusqu’à toucher – intense arc électrique – notre ligne vitale. Remarquable persistance de l’artiste, qui lui assure de persister lui-même, et nous donne la chance de participer à la métamorphose.


Soyons juste: tout Heyn n’est pas profusément lyrique, avec un déploiement de moyens chromatiques, des chaudrons bouillonnants ou des éruptions lumineuses (car il est passé maître dans le grand spectacle du désordre en action!), il peut aussi jouer la partition pianissimosotto voce. Et là, il entraîne son spectateur dans l’univers du désordre intime, du froissement de ligne intime, comme tant de nos petits désordres intérieurs monochromes, ou décolorés, dont nous ne pouvons identifier l’origine ni la destination: nous sommes là, dans ces ballots de vieux papiers jaunis, en attente de recyclage, avec des sentiments qui perdront aussi leur couleur d’origine dans l’inéluctable processus de blanchiment du temps.


Je n’irai pas jusqu’à souhaiter que Heyn développe cette logique à l’extrême, qu’il aille vers le dépouillement ultime de la blancheur, fût-elle froissée, parce qu’alors, nous spectateurs nous perdrions l’accès au lyrisme contenu qu’il pratique avec un talent déroutant : cette aptitude à transformer des teintes un peu sourdes en un éloquent discours à voix basse sur le désordre quotidien, le désordre du quotidien. Une piste est sûre, pour avoir été suivie depuis l’origine: voilà un artiste qui parle à autrui en parlant de lui-même, sans jamais trahir ce qu’il est, sans renoncer à sa ligne de conduite; et pour intime que soit cette expression, elle possède un intelligibilité profonde pour quiconque s’attarde devant l’œuvre.


Le désordre, oui, est une notion accessible à travers le travail d’Erwin Heyn.


Nous en venons, nous y retournons. Beaucoup de ce que nous sommes pendant notre traversée y appartient. L’œuvre d’Erwin Heyn en rend compte ; elle participe à l’invention du désordre.


Arnoldo Feuer


Mai 2006