Home » Ecrits d'Arnoldo Feuer » Six saisons en Tchétchénie » La méfiance et le doute

La méfiance et le doute

La méfiance et le doute - shurumburum

L’épisode du médecin emprisonné de Naurskaya remue quantité de questions qui sont latentes dans mon travail mais ne font pas surface avec une telle brutalité dans mon quotidien ordinaire. Vivre jour et nuit dans une atmosphère de conflit armé crée des réflexes de protection contre le stress, dont notamment une relativisation des signaux de danger. Un ou deux coups de feu la nuit dans la campagne environnante ne perturbent pas le sommeil: cela fait partie du paysage sonore habituel et le cerveau a vite appris à l'interpréter comme un son sans conséquence. Si par contre ce sont des rafales d’armes automatiques accompagnées d’explosions plus sourdes, le réveil et la mise en alerte du corps sont immédiats et la vigilance mise en oeuvre sans délai, même en cas d’éloignement important de la source sonore. Dans ce cas, le bruit est interprété comme anormal, une menace potentielle pouvant se transformer en danger. Une explosion solitaire de forte puissance au loin, et l’on se dit «en voilà un gros» avant de se rendormir; le jour suivant nous renseignera bien - ou pas - sur la nature et le lieu de la déflagration.


Une explosion due au gaz n’est pas à exclure; il s’en produit régulièrement, à Groznyj et dans les campagnes, le chauffage des immeubles collectifs encore intacts et de certaines maisons étant assuré par ce moyen. Même les échoppes de bazar s’éclairent au gaz, en perçant la conduite aérienne qui dessert la rue du minuscule trou où l’on pourra allumer sa petite torchère privée. Rien d’étonnant donc à ce que des accidents se produisent. Parfois, ils sont graves et la moitié de l’immeuble s’effondre, faisant morts, blessés, handicapés et sans-abris. Dans la moitié restée debout, les occupants survivent en hiver sans chauffage, dans les courants d’air et livrés à eux-mêmes et à la seule solidarité des voisins ou d’une parentèle déjà réfugiée en Ingouchie et en proie à la misère de l’exil et des camps.


Les dangers physiques concrets sont plus faciles à gérer que des possibles abstraits, projetés ou imaginés. L’imagination catastrophiste peut constituer une ennemie terrifiante, en nous embarquant dans des scenarii d’apocalypse qui n’auraient qu’une probabilité infime de se réaliser mais qui parasitent la perception du réel et paralysent alors la qualité du jugement. Si l’on ne peut se défaire de cette entrave, il faut renoncer, quitter le terrain et exercer ses talents en d’autres pays. Une bonne dose de réalisme - certains diraient, de cynisme - est requise pour garder ses distances avec les potentialités de danger et aussi, sans se vouloir un trompe-la-mort, une forme de fatalisme acceptant d’avance ce que le destin nous a réservé. Cela n’exclut surtout pas les précautions accumulées, les routines indispensables à toute activité dans un environnement hostile pour assurer les conditions de sa propre survie «au cas où» l’imprévu se produirait.


Dans les routines, les injonctions «ne jamais» sont innombrables: ne jamais voyager sans un sac à dos contenant l’équipement de survie minimal; ne jamais s’éloigner de plus d’un ou deux mètres du téléphone satellite, ma ligne de vie; ne jamais entrer dans un lieu avant son inspection par les gardes du corps; ne jamais sortir de la Jeep avant que les mêmes n’en ouvrent ma porte que j’aurai déverrouillée au préalable; ne jamais prendre la route sans avoir vidé sa vessie, car on ne sait pas quand la prochaine occasion de présentera; et ainsi de suite, une vraie litanie des interdictions édictées pour ma sauvegarde. Ce qui surprend, c’est le court délai dans lequel on s’adapte à ces contraintes, comme si le corps enregistrait à toute vitesse les données de sécurité et les intégrait comme un comportement «normal», alors qu’on se situe précisément hors de la norme. A tel point que l’on peut se sentir quasi-inadapté en retrouvant un contexte et des situations «ordinaires».


Le sentiment paranoïaque qui taraude l’esprit en permanence, insidieux et dévorant, s’attaque aux relations qui devraient en être les plus exemptes. Dans mes activités quotidiennes, je travaille avec une administration fédérale dont les employés sont tous des Tchétchènes, supposés loyaux au régime et dignes d’une confiance illimitée pour la mission à remplir. Mais on ne peut s’empêcher de douter, de se poser des questions sur l’étendue de leur loyauté: jusqu’où sont-ils (ou elles) des rouages neutres et sincères dans le processus? Ne pourraient-ils (ou elles) pas avoir une deuxième vie, après le bureau, en retrouvant leur environnement familial, leur voisinage, les règles de leur clan? Et utiliser leur position officielle comme couverture et leurs connaissances au service de la lutte contre le pouvoir en place? Ces collègues proches, avec qui je tisse jour après jour des liens plus étroits, sont-ils vraiment fiables et comment être certain qu’ils ne sont pas engagés dans des activités terroristes? Ces pensées empoisonnent les relations nouées à grand-peine et empêchent la sincérité de tenir la place qui lui reviendrait dans un contexte «normal». Je suis sûr que, de leur côté, ils développent des sentiments personnels d’amitié et d’affection à mon égard, mais je ne peux leur rendre que des manifestations de surface. Les accolades viriles, les grands «assalam aleïkoum» du matin et les sourires ne peuvent jamais constituer un engagement sans arrière-pensée.


Ainsi, tous mes déplacements dans la république et vers d’autres destinations font l’objet d’un secret total vis-à-vis de ces collaborateurs et l’on attend le dernier moment pour dévoiler le but d’un trajet, et jamais l’itinéraire, qui est établi avec mes anges gardiens. L’employé qui prépare une visite dans une localité travaille sur des hypothèses de créneaux de dates et d’horaires. La décision finale est prise quand les informations de mes spetsnaz sont à jour et complètes, à quelques minutes de partir. Tout peut être annulé si une incertitude vient se glisser sur la réalité d’un déminage, la sécurité d’un tronçon de route. Au moment de rentrer en France, j’annonce: «pour la semaine qui vient, je ne serai pas là», et c’est tout; personne ne sait depuis quel aéroport du Nord-Caucase je rejoindrai Moscou, ni a fortiori à quel hôtel je passerai la nuit en attendant mon vol. Ma sécurité et celle de ma mission en dépendent.


On se prend parfois à se demander si tout ce déploiement paranoïaque est bien nécessaire. Ne sont-elles pas ridicules, ces précautions et cachotteries entourant mes déplacements? Ceux qui veillent sur ma sécurité me rétorquent qu’un enlèvement pourrait être pire qu’une attaque physique contre ma personne. A la question «suis-je une cible militaire potentielle», ma réponse logique est négative, mais largement insuffisante. Car le contexte est une situation de guerre mal identifiée, entre la guerre civile et la guerre coloniale, de surcroît une guerre qui se perpétue depuis les temps de Pouchkine. L’irrationalité y règne de concert avec les intérêts politiques et stratégiques et je ne sais rien de ce qui peut faire agir certains des combattants tchétchènes. In fine les faits concrets abattront mon raisonnement, aussi juste que ma réponse logique et théorique ait pu être. Il faut donc se taire et remâcher ses doutes, se méfier de tous et de leur ombre et tenter de préserver sa santé mentale. Préserver aussi quelques clairières de convivialité, des moments où, la vodka aidant, on relâche quelque peu la tension intérieure pour jouir de la paix d’une table amicale. Cela ne dure guère; dans le fruit de l’amitié ou de la fraternité loge en permanence le ver de la méfiance et du doute, la question vertigineusement ouverte «et si...» qui ne peut connaître de réponse, sauf quand il est trop tard et que le pire que l’on a spéculé a fini par se produire.


Le pire ne s’est pas produit, mais cela ne prouve pas que j’ai eu tort de douter, de me méfier de tout et de tous, car l’instinct de conservation ne peut s’embarrasser de doute sur sa propre légitimité. Toute assurance est toujours prise dans l’espoir que le risque ne se réalisera pas, et toute précaution déployée afin d’en limiter les effets. D’où les gardes du corps, voitures blindées, routines maniaques. Mais on n’atteint pas le risque zéro, on ne peut pas se protéger de l’aléatoire et de l’irrationnel qui caractérisent les guérillas contemporaines. Lorsque la bombe a explosé au passage du convoi, j’étais loin de Groznyj et d’autres ont été secoués par le souffle, sans dommage autre que le choc psychologique. Je peux appeler cela du hasard, de la chance ou de la fatalité, selon mon angle de vision. Mais que l’événement se soit produit n’aurait justifié la peur, ni a priori, ni a posteriori. D’ailleurs l’enquête judiciaire n’a identifié aucun commanditaire ou exécutant de l’attentat. Comme cela arrive souvent.


Certains vivent avec leurs peurs, s’en accommodent sans les chasser ni les apprivoiser. D’autres, comme moi, établissent une barrière de protection plus en amont, choisissent de mettre la confiance derrière des barbelés, de douter en permanence de la validité d’une parole, d’une promesse, d’une assurance, car nous savons que les circonstances rendent fragile l’engagement le plus sincère et que le calcul politique est toujours plus puissant que les convictions personnelles. Dans ce contexte particulier en tous cas, car je ne veux pas désespérer du monde dans son ensemble. Au sein de ce climat de suspicion générale, seuls échappent indemnes à ma paranoïa les spetsnaz qui feront, je le sais, de leur corps un obstacle à tout ce qui pourrait me menacer.