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La misère du luxe, par Arnoldo Feuer

Je n’avais pas conscience, en entrant hier par curiosité dans l’immeuble d’un grand magasin récemment rénové, que j’allais au-devant d’une expérience inédite. Sur le quai même d’une station de tramway au coeur de la ville, là où se croisent tous les flux en provenance et à destination des périphéries, s’ouvraient les portes vitrées sur un univers de lumière, d’ordre et de beauté glacée, et glaçante!


Le luxe dans tous ses états, parfums, sacs, bijoux, rutilait dans les vitrines et sur les présentoirs, à la fois rare et profus, magnifié par l’immensité d’espace dans lequel il baignait, et débordant néanmoins de partout sous l’éclairage impitoyable. De rares vendeuses - faut-il dire «hôtesses»? - vêtues de sombre bougeaient modestement, peut-être pour ne pas troubler le design impeccable des lieux, guettant d’encore plus rares clients dans les allées, à l’affut du moindre signe d’intérêt pour un objet, une vitrine.


D’étage en étage, gravis en escalators silencieux, les vêtements, chaussures, accessoires, objets de consommation des élites économiques s’exposent selon des critères de pénurie organisée en cédant rarement (culture interne de la marque?) à la tentation vulgaire de l’accumulation. Les allées en cette fin d’après-midi sont vides, alors que dehors la foule piétine autour des quais de tram. Des vendeurs vont et viennent mollement, qui poussant des cintres d’habits, qui portant une boîte à chaussures, comme s’il fallait déployer un minimum de mouvement pour justifier tout cet espace d’où le chaland s’absente. Un espace stérile censé satisfaire les goûts de consommation d’une clientèle improbable. 


Tout ce luxe est misérable, s’étalant ainsi dans le vide, une offre sans demande, juste pour donner à voir l’excès de la marchandise dans un paysage polaire. Qui peut se sentir attiré par cette banquise parsemée de chiffons griffés et de métaux et pierres étincelants? Qui trouvera un quelconque plaisir à parcourir sous les lampes dichroïques ce livide désert de l’inutile et du superflu? Qui peut même croire à la tentation dans un tel décor glacé?


La foule est dehors. L’humain, bariolé, chaud, transpirant, est dehors. Il n’a rien de commun avec un tel iceberg piqueté de diamants et de tissus précieux et ne peut y reconnaître que la figure de l’inaccessible. Les brillants penseurs marchands qui ont vu dans la mise en scène glaciale du luxe l’ultime avancée du commerce auront commis la même erreur que nombre de soi-disant stratèges guerriers: celle de croire que l’autre pensait comme eux, au lieu de chercher à penser comme l’autre.


Contre la misère du luxe en son ghetto, et pour que le commerce des objets reste une affaire du commerce des humains, une seule solution: qu’on nous rende le bazar!


2 octobre 2013