La montagne magique

La montagne magique - shurumburum

L’étranger aura toujours la possibilité de retourner dans son environnement d’origine, de mettre à distance le quotidien de la violence, de l’arbitraire et de la détresse. Il a en poche un billet d’avion pour Moscou et les grands aéroports occidentaux. Il ne sera - en principe - pas piégé dans la nasse du conflit, sauf à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, mais les probabilités en sont faibles. L’étranger a de l’argent, un passeport valide, une organisation qui le soutient, et un lieu de vie où la guerre ne pourra l’atteindre, une fois parti.


Sauf que l’on ne se sépare pas de la Tchétchénie comme cela; on peut mettre des milliers de kilomètres entre elle et soi, oui, mais pas la repousser dans les ténèbres où elle se trouvait avant que l’on n’y débarque la première fois. On ne se débarrasse pas de ce pays, de ses habitants persécutés par l’Histoire, de ses rudes paysages et de sa langue incompréhensible, gutturale et musicale tout ensemble. Et quand je dis “Tchétchénie”, j’entends bien entendu le territoire géo-politique de ce sujet de la Fédération de Russie, mais je ne peux m’empêcher de concevoir un espace géographique vaste et englobant, comprenant en plus des voisines déjà mentionnées ces autres républiques ciscaucasiennes aux noms qui font rêver: Kabardino-Balkarie, Karatchaï-Tcherkessie, Adyghée, patries des peuples de la chaîne de montagne la plus haute d’Europe.


Souvent, par de beaux jours clairs d’hiver, j’ai admiré la chaîne du Grand Caucase déployer son sourire carnassier, des 4000 mètres en veux-tu en voilà, à quarante, cinquante kilomètres seulement, mais dont l’accès m’était strictement interdit. Un horizon entier de dents limées en pointe qui me disaient: «ne t’approche pas, car tu n’es pas prêt à en payer le prix». Une fois seulement, j‘ai pu mieux mesurer l’écrasement qu’exercent ces montagnes, en rejoignant, par l’Ossétie du Nord et Vladikavkaz (le Maître du Caucase), le village le plus enclavé de la Tchétchénie, Dzheyrakh, accessible uniquement par la route transcaucasienne qui a permis l’intervention russe en Géorgie à l’été 2008.


Le Terek, qui prend sa source en Géorgie, et que la route longe au fond de la tranchée des falaises, n’est encore qu’on gros torrent où coule l’eau bleu-vert des glaciers. Pour rejoindre Dzheyrakh, il faut quitter ce tracé une quinzaine de kilomètres avant la frontière géorgienne pour une piste en lacets qui s’accroche péniblement au-dessus de la rivière Armkhi, dans un paysage d’un dépouillement somptueux. La végétation se réduit à quelques résineux et des touffes d’arbustes dans le creux des pentes et une herbe avare sur les flancs les moins escarpés. Au «sanatorium» de Dzheyrakh - à 1300 m l’air est très pur - une pause du séminaire permet de s’échapper, gagner le village d’Olghieti à quelque distance. Des ruines de maisons sont encore visibles dans le lit majeur du torrent où elles avaient été bâties. Le hameau a été reconstruit, en hauteur cette fois, sous la garde des antiques tours de guet accrochées aux pentes. A la fois massives et élégantes, dépourvues de toute ouverture à l’exception d’étroites ogives au sommet, ces tours sont le seul témoignage architectural de la Tchétchénie d’autrefois, quand les montagnards devaient guetter les pillards et autres envahisseurs et se protéger de leurs attaques. Elles disent aussi la fierté du peuple qui les a bâties, sa volonté de rester debout coûte que coûte. Les différentes périodes de conquête russe et de “pacification” ont vu partout ailleurs en Tchétchénie la démolition de ces symboles de résistance et seules les tours d’Olghieti y ont échappé.


La vallée de l’Armkhi m’a donné un avant-goût du Grand Caucase, mais impossible d’aller plus avant vers les pentes enneigées. C’est donc de loin, à Nalchik ou Pyatigorsk, que j’ai dû me repaître de la majesté du mont Elbrouz, 5642 m, dont la silhouette de volcan ne se confond avec aucune autre. Ma montagne magique au Caucase, qui devait rester au nombre des désirs inassouvis, des apprentissages inachevés. Peut-être qu’il me sera donné un jour d’approcher l’Elbrouz et ses neiges, comme les skieurs russes avec qui je voyageais en avion depuis Moscou et qui n’auraient pas échangé leur séjour contre un autre à Sotchi.


Peut-être que les peuples du Caucase recouvreront un jour la faculté de décider librement de leur avenir et de la façon d’y atteindre. Peut-être qu’ils pourront choisir de perpétuer la farouche indépendance qui a caractérisé leur mode de vie depuis les temps de Timour Lang, que l’Occident connaît sous le nom de Tamerlan et qui, pas plus que les autres conquérants et peuples nomades qui ont déferlé sur ces marches caucasiennes de l’Europe, n’a réussi à les soumettre. Peut-être que la paix, ou l’absence de guerre qui tient lieu de paix dans tant de cas, permettra à la prochaine génération de grandir sans devoir utiliser les mots qui ont envahi la langue de tous les jours, qu’ils les entendrons prononcer au passé pour décrire des pratiques révolues: nettoyages, disparitions, torture, assassinats politiques.


Tout ce que l’on pourra écrire sur le conflit russo-tchétchène apparaîtra toujours comme dérisoire au regard des vies perdues, gâchées, de la souffrance morale des victimes. J’ai conscience de ne pas déroger à cette vérité première, d’autant que je n’ai voulu, ni dénoncer, ni témoigner, aux sens stricts de ces deux termes. Ce texte est une évocation, un travail sur un vécu personnel, avec toutes les implications qui en découlent: partialité, subjectivité, caractère lacunaire des faits évoqués. Les faits, quand ils apparaissent ici et là, sont sélectionnés au travers d’un triple filtre subjectif: perception, exposition, rétention. Cette évocation n’est donc pas à prendre comme un reportage, un rapport ou une analyse géopolitique. Elle prend sa source dans une réalité qui a eu le temps de changer et, dix ans après mon installation à Znamenskoye, se revendique comme une simple oeuvre de littérature.