Le vin de Naurskaya

Le vin de Naurskaya - shurumburum

Sur la rive gauche du Terek, à quelques kilomètres en aval de Znamenskoye, Naurskaya est un village sans relief particulier à l’ombre de la redoutée prison de Tchernokozovo. Les plus abominables histoires circulent sur ce centre de détention où la peinture des murs de certaines salles serait refaite plus fréquemment que dans d’autres locaux... Naurskaya se semble pas souffrir de ce voisinage sulfureux et présente l’aspect paisible d’un village où la vigne prodigue ses fruits avec générosité, si ce n’est avec délicatesse. Le chef de l’administration locale reçoit ses visiteurs autour d’une table chargée de fruits, confiseries et boissons; la pauvreté est quasi-générale, mais les lois de l’hospitalité imposent cette profusion si contraire à la réalité économique. Nous sommes au Caucase, et on ne badine pas avec la qualité de l’accueil dû à l’étranger.


Autour de cette table, tous ceux qui comptent dans le bourg: représentants de la police, de la justice, de l’armée, des services secrets et du culte, même une personne non officielle, reléguée en bout de table; seuls les anciens ne sont pas représentés aujourd’hui. Je rencontrerai souvent cette disposition dans les réunions de villages à travers la petite République. Les présentations, les prises de paroles obéissent à un protocole assez rigide qu’il faut parfois bousculer pour atteindre un degré minimal d’efficacité dans ces rencontres. Chacun des interlocuteurs cherche à valoriser ce qu’il fait et ce qu’il est, au risque de noyer le poisson. L’inconnu du bout de la table obtient la parole pour évoquer le cas d’un proche arrêté et emprisonné sur des charges sans fondement, selon lui. Un médecin, soupçonné de terrorisme, dont tout l’hôpital local se porte pourtant garant. Je saurai hors réunion que son frère a pris le maquis tchétchène et qu’il s’agit de faire pression sur la famille à travers celui qu’on a «sous la main».


Quelques minutes plus tard, dans le bureau du procureur, celui-ci propose spontanément de rencontrer le prisonnier, retenu dans ses locaux. Le médecin partage avec un autre détenu une cellule de 4 m2; une estrade de planches fait office de lit et un seau est disposé pour les besoins sanitaires. Malgré l’aération du soupirail, l’odeur de renfermé est forte. Les détenus répondent aux questions des visiteurs debout tête baissée, les mains derrière le dos. Extrait de sa cellule, le médecin est entendu dans le bureau du procureur en présence des officiels et de l’imam. L’homme est maigre, nerveux, émotif; il subit une nouvelle épreuve et laisse percer son agressivité. Il allègue avoir subi des violences dans la pièce-même où nous nous trouvons. On le sent au bord des larmes. L’imam quête mon regard, mais je ne peux qu’écouter, enregistrer les informations. La séance est épuisante pour l’observateur aussi, qui doit préserver sa neutralité. Dans deux, trois semaines, j’apprendrai que le médecin a été rendu à sa famille et à son hôpital, rien n’ayant pu être retenu contre lui. Ce n’est pas toujours le cas, et cette visite n’aura pas été inutile.


Dans la taverne locale, il faut encore se soumettre au cérémonial de la collation avec force toasts, hospitalité oblige, avant de reprendre la route muni de trois litres de vin rouge de Naurskaya, d’une belle couleur bordeaux clair et d’une acidité supportable à faibles doses.