Le voyage d'hiver

Le voyage d'hiver - shurumburum

De Znamenskoye à Groznyj, il y a principalement deux itinéraires routiers possibles, avec des variantes mineures. Le premier emprunte la rive nord du Terek en traversant le fleuve à la sortie du bourg, puis le suivant plein est sur près de 70 kilomètres en longeant voie ferrée et oléoduc avant de traverser à nouveau le fleuve à Tchervlionnaya et de plonger plein sud en escaladant les collines de terre friable qui séparent la plaine du Terek de Groznyj. La route est très fréquentée et les déminages matinaux effectués par les troupes russes la rendent raisonnablement sûre. On peut y rouler très vite, ce qui représente un atout pour la protection. Seul reste dangereux le passage des collines où le convoi doit se mettre à la vitesse de ses Niva lourdement chargées en hommes et matériel, parfois patienter derrière des véhicules militaires qui encombrent la chaussée; dangereux aussi le tronçon de route passant au sud de la base militaire russe de Khankala, qui est une cible toute désignée pour les attaques de la rébellion tchétchène.


Une variante prend une très mauvaise route, plutôt une piste, sur la rive sud du Terek entre Znamenskoye et Tolstoï-Yurt où elle rejoint le passage des collines. Elle est réputée moins sûre, ne pouvant être surveillée en permanence. Les voitures y roulent donc presque aussi vite que sur la grand-route, avec les conséquences inévitables que cela implique: dommages mécaniques aux Nivas et aux Jeeps, et inconfort total pour les passagers secoués dans tous les sens.


Le second itinéraire majeur rejoint Groznyj plus directement, franchissant les collines au sud de Znamenskoye dès la sortie ouest du village. Il raccourcit considérablement la distance et la durée du trajet, ce qui explique son choix par certaines équipes de protection qui préfèrent réduire le risque de cette façon. La route serpente au flanc des coteaux râpés, brûlés de soleil l’été, couverts de givre et de neige l’hiver. Entre ces extrêmes, une vague activité agricole avec des tracteurs datant de Staline met un peu de verdure et d’animation dans ce désert.


Au sommet de la chaîne collinaire apparaissent les premiers puits de pétrole. Car la Tchétchénie possède pétrole et gaz dans son sous-sol, même si cela ne se compare pas au Texas ou à l’Azerbaïdjan proche. Des tours de forage attirent le regard, et plus encore le mouvement hypnotique des balanciers de pompage qui ne cessent de malaxer l’atmosphère comme si elle était de mélasse. Ici c’est Goragorskij, un village invisible de la route sauf par quelques maisons et une cahute où acheter des boissons, quelques vivres. Nous sommes en décembre; devant l’étal de marchandises une femme sans âge emmitouflée sous des couches de vêtements attend l’improbable chaland, l’automobiliste qui voudra et pourra s’offrir un soda, une canette de bière avant de poursuivre vers le nord ou le sud. Le village qui commande le col se drape dans un brouillard givrant dont la cape couvre de blanc-gris les pentes de cette chaîne du Terek.


En arrivant de Znamenskoye, le gris des champs s’éclaircit avec l’altitude, prend une qualité graphique, quelques stries plus foncées pour révéler que le paysage possède une profondeur qui pourtant peu à peu s’estompe. Nous entrons dans un brouillard qui rend toutes choses égales. Le blanc du sol grimpe progressivement aux arbres, couvre ce qui restait du noir des branches, déploie son tulle de givre en couches successives jusqu’à ne plus laisser que deviner les formes des objets. Seuls échappent à ce sort les artefacts verticaux, poteaux téléphoniques, piquets des champs, et les constructions fortifiées des postes militaires dont les grandes taches noires sont ineffaçables.


Goragorskij m’apparaît comme une métaphore de l’hiver. Au sens symbolique et au sens propre. Le lieu concentre en lui la désolation, l’isolement, l’inhospitalité, des aspects climatiques rebutants. Il n’a rien pour engager à faire halte et j’aurais redouté de devoir quitter mon habitacle protecteur pour y affronter les éléments extérieurs. D’autre part, je l’associe spontanément à la représentation symbolique que nous avons de l’hiver dans les saisons d’une vie humaine: le déclin de la visibilité des choses, leur entrée dans un brouillard où se perdent les repères. Même si, ayant gravi le col et touché le plus dense du brouillard, blancheur fade qui éblouit en absorbant le regard, la descente est promise, attendue, assurée. Malgré son statut de lieu de passage, ce village est un bout du monde, un finis mundi, un extrême de ce que l’on peut atteindre dans un paysage. 


A chacune de mes traversées ici pendant les deux hivers vécus en Tchétchénie, me montait en mémoire la Winterreise de Schubert, cette ode à la solitude et au désespoir, comme si, à près de deux siècles et des milliers de kilomètres de distance, Goragorskij incarnait les poèmes et les airs du Voyage d’hiver. Je n’aurais éprouvé aucune surprise si au bord de la route, voisinant la minuscule échoppe sous son ampoule faiblarde, un joueur de vielle anachronique avait surgi, tournant la manivelle de son instrument dans un silence total. A vrai dire, rien ne pouvait surprendre en ce point topographique suspendu, détaché de son contexte spatial et temporel par un coton amortisseur impalpable. J’ai vu et pris en photo une Volga blanche engoncée dans un champ de neige, encadrée par deux silhouettes d’hommes en noir, et suis néanmoins interpellé sur la réalité de cette image tant elle renvoie à un univers fantomatique, à l’opposé de ce que j’ai laissé en prenant la route et de ce que je trouverai en arrivant à Groznyj.


Un an après mon départ précipité de Tchétchénie, je reviendrai à Znamenskoye depuis l’Ingouchie en passant par Goragorskij. Ce sera le début du printemps et la magie de la Winterreise n’aura plus de raison de s’exercer.