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Les chevaux de Shelkovskoye

Les chevaux de Shelkovskoye - shurumburum

Anzour avait une belle gueule et la moustache noire conquérante. Un Tchétchène sans compromis, engagé de toute son énergie dans le travail de protection des droits de ses compatriotes, un des très rares à qui j’aurais confié ma vie. Nous avons sympathisé dès le premier regard, à la première réunion où je me suis présenté comme le «petit nouveau», une connivence explicable seulement par les mots de Montaigne «parce que c’était lui, parce que c’était moi».


Anzour travaillait dans un village de l’est de la Tchétchénie à la lisière du Daghestan, sur les bords du Terek dans les basses plaines qui conduisent à la mer Caspienne. Il venait une fois par semaine, parfois davantage, à la réunion de coordination qui rassemblait les informations des districts et planifiait le travail des collaborateurs décentralisés. Il n’avait de cesse qu’une visite soit organisée dans son village et voulait me faire monter les chevaux de Shelkovskoye, célèbres pour leur taille et leur élégance. Des obstacles sans nombre se sont opposés au cours des mois à ce projet, dont les questions de sécurité étaient les plus nombreuses. De semaine en semaine, sa proposition revenait et se retrouvait mise en réserve, jusqu’à cette mi-novembre où le voyage a soudain été possible.


Sur la route longeant le Terek, deux contrôles mobiles de l’armée, avec blindés et hommes en abondance, avant d’approcher de Shelkovskoye entre une haie de soldats disposés tous les dix mètres, tournés vers la campagne, baïonnette au canon. Ce déploiement de force n’est pas pour notre convoi, mais clairement pour un personnage plus important, qui arrivera plus tard par hélicoptère. Toutes les structures locales de maintien de l’ordre - on dit en Russie «structures de force» - sont représentées, et pour cause: c’est Boris Gryzlov, le ministre de l’intérieur de la Fédération qui arrive tout à l’heure et cette inspection bouscule une partie de mon programme. La parole circule aisément dans la salle de la mairie, comme libérée par l’attente du visiteur de marque: même le représentant du FSB (ex-KGB) est loquace, ce qui inhabituel. Il n’y aura pas de passage au musée local, ni à l’élevage de chevaux. Ce sera pour une autre fois, veut-on me consoler, mais il n’y aura pas d’autre fois.


Anzour, beau cavalier, qu’allais-tu faire à Groznyj en ces jours de fin d’année où tout en Russie se déroule au ralenti? Quel dossier urgent t’appelait au siège du gouvernement, dans ce camp retranché au milieu de la ville détruite? Quelle cause avais-tu à défendre, quel disparu devais-tu retrouver, quelle famille éplorée fallait-il rassurer sur le sort d’un garçon enlevé une nuit par des inconnus en treillis? Ne savais-tu pas que les endroits les plus protégés sont aussi parmi les plus dangereux? Non, tu n’avais peur de rien, et ce n’était certes pas le danger qui pouvait te retenir d’agir.


Quand la charge explosive a fait sauter le siège du gouvernement, parmi les dizaines de morts gisait mon ami Anzour le cavalier. J’ai vu les images de l’immeuble détruit à la télévision, en France; je ne savais pas encore que Shelkovskoye avait perdu son plus ardent démocrate et ne l’ai appris que bien après. La guerre continuait de percevoir son tribut de sang et nul n’en était protégé. J’avais été bien inconséquent de croire que cela n’arrivait qu’aux autres, aux inconnus.