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Les faux miroirs, poèmes par Arnoldo Feuer (1ère partie)


Arnoldo Feuer

 

  

Les faux miroirs

 

poèmes

 




aux amants de S. Antimo





cette ampoule

qui se reflète à peine ternie

dans le miroir

qu’adviendra-t-il de son image

au moment de s’éteindre

et que vais-je faire

de cette fausse ampoule inversée

qui brille toujours

alors que la lumière n’y est plus

 

 

*

 

 

si tu plonges dans l’eau

elle t’accueillera

te recouvrira

et te rejettera

 

mais tu ne sauras pas

ce qu’elle a gardé

de toi quand tu traversais sa surface

ni de ton passage bouillonnant

et quelle mémoire

peuple ses gouttes

 

lorsque tu te retires

c’est elle qui te quitte

 

 

*

 

 

la traversée du miroir n’inverse rien

elle souffle juste les mots

de la fausse symétrie

sans distinguer de côté

 

il faut ne rien apprendre

de ces croisements

et basculer contre le ciel

dans le même silence

 

 

*

 

 

ce que capte l’objectif photographique

pour le transmettre à la pellicule sensible

est-ce plus

est-ce moins que l’éclair entr’aperçu

dans un sourire

ou un battement de cils

et le savoir de l’image fixée

qui peut trouver le code

pour le lire

une seule fois

 

 

*

 

 

les sentiments aussi craignent le brouillard

ils y perdent leur netteté

leur consistance

la couleur qui éclate

dans le jour et balise la nuit

 

il faut alors risquer de s’élever

et d’éprouver dans le vif du soleil

la vérité de ce qui nous anime

et

quitte à chuter

d’être le feu nous-mêmes

 

 

*

 

 

de la cécité

comme d’un miroir qui s’assombrit

envahi de particules sans âme

qui absorbent sa lumière

 

cependant que

de l’autre côté

dans la mémoire du tain

se rejouent les fêtes éclatantes 

 

 

*

 

 

la peau a d’autres mémoires

et ne se contente pas du tatouage

elle se souviendra même

de l’irréel et du fugitif

la lueur d’une autre peau

l’attente et l’inachèvement

et le goût salé de l’impatience

 

 

*

 

 

on dira

coule ta vie dans le béton

pour en faire une oeuvre durable

 

mais je ne peux durer que

dans la fluidité du temps

et la transparence des actes

 

car si le monde ne me

traversait pas

que saurais-je du monde

 

 

*

 

 

le calendrier me strie de noir

et de blanc

pourtant

il ne me rend pas plus visible

 

mon épaisseur est faite

d’un autre regard

 

 

*

 

 

à l’issue du témoignage

dans les horizons factices qui se lèvent

je viendrai interroger les toiles peintes

où furent déposés les mots

aujourd’hui manquants

j’irai dans le décor

greniers et caves du possible

et de l’informulé

et le décor me caressera

de ses plumes silencieuses

 

 

*

 

 

connaître le territoire

ne limite pas l’errance

 

attendre comme errer

nous dépossède des images simples

 

 

*

 

 

nous avons quitté l’ombre

et identifié

le double corps la tête unique

aux yeux miroirs

les griffes entrelacées

 

le temps a accueilli ce désir

 

 

*

 

 

voix qui ne me revient pas

égarée dans l’incertitude cotonneuse

dénouée du réel

du devoir de transparence aussi

elle ne peut rien affirmer

ni soustraire

 

noyée d’espace

elle manque

 

 

*

 

 

l’oiseau perché

sur l’arête de la falaise

est suspendu entre deux vides

et les matérialise

 

de l’un et de l’autre

il ne sait pourtant rien

 

en lui nous marquons un point aveugle

comme une tache

dans le miroir

où s’enfonce notre vertige

 

 

*

 

 

parfois le temps se fait

buvard

absorbe l’excès d’encre de nos traces

en renverse le sens

précautionneux faussaire

redoutant les taches les éclats

où nous pourrions nous reconnaître

 

 

*

 

 

notre symétrie n’est pas visible

elle n’a cure

de se rendre présente au regard

prendre corps dans un geste

émettre des sons en retour

 

notre symétrie

occupe le temps de part en part

elle y garde l’amplitude

des choses cachées

 

 

*

 

 

certains jours d’hiver auront la ténuité

des feuillets de l’éphéméride

leur consistance soyeuse

et la déchirure inscrite en filigrane

 

nous les traverserons d’un pas léger

pour n’en pas altérer

la douceur à peine tremblée

 

 

*

 

 

comme les livres lus et écrits

toute surface polie

nous accompagne avec fidélité

à distance

 

mots et visages y reposent

dans la netteté

tels que nous les voulons

à chaque instant détachés du mouvement

 

elle ne sait pas

que la chaleur du geste

peut troubler

d’une seule buée de vie

 

 

*

 

 

empreinte

résidu inversé de la présence

le visible qui demeure

et nous fait face

sans vraiment nous ressembler

empreinte

tout ce que nous sommes

pour l’autre

 

 

*

 

 

même en verrouillant nos actes

avec la volonté

de ne plus offrir de prise

de réfuter l’évidence

même en s’abstenant de la perception

corps épars pensée abolie

même au plus noir de l’encre

d’avant les mots

le temps nous conduit à l’aimer

 

 

*