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Les faux miroirs, poèmes par Arnoldo Feuer (2ème partie)

 

l’envers du miroir

n’a pas moins de qualités que l’endroit

il rappelle la vraie fonction

de la mince couche d’argent

où tant d’attention s’arrête

celle de renvoyer les choses à elles-mêmes

de garder le réel dans son intégralité

l’envers du miroir est un bon gardien

il empêche le monde de se vider ailleurs

avec un murmure de lumière avalée

 

 

*

 

 

pupille omnivore et cannibale

je la reconnais avide

de couleurs de formes

puits d’images jamais rendues

je sais aussi l’iris

vivant et inconstant

la séduction de sa texture

la marge qu’il pose dans le regard

 

je contemple la mémoire en marche

 

 

*

 

 

désespoir des parallèles

lorsque le temps les courbe

loin de nous

pour une trajectoire décalée et froide

loin de nos corps

dans une géométrie ennemie du désir

 

 

*

 

 

oubli

dimension de l’effacement

le paradis de ce qui n’est pas advenu

 

comment ne pas croire à ce mirage où

nous irions ce chemin

sans amertume

et sans douleur

 

 

*

 

 

une lueur suffit

pour faire miroir le miroir

si je la porte

si tu me la fais porter

nous aurons notre part du visible

en nous y sachant accordés

 

 

*

 

 

jamais il ne faudra

se laisser recouvrir d’ombre

 

le reflet alors

une glace qui n’a rien appris

un regard qui n’a rien retenu

des illusions éparpillées

l’esprit nu

et le corps sans paillettes

 

 

*

 

 

toute chose est le miroir du regard

qui atteste son existence

et la niera d’un mouvement égal

 

l’oeil lui-même ne peut se passer

de la prunelle qui l’authentifie

et demain l’ignorera

 

il en concevra des larmes

les miroirs liquides de la cruauté

 

 

*

 

 

nous irons malgré l’ordre

avec des mémoires sauvages

sans couleur

ou saturées d’images et de sons

nous marcherons dans le temps

comme une conquête

foisonnante d’échos

nous atteindrons peut-être dans le doute

le lieu que nous ne pouvons pas dire

 

 

*

 

 

façades de l’écrit au soleil

midi au plein déploiement

des pages

les mots y sont debout

pour la morsure et la caresse

de la langue sur les lèvres ouvertes

debout et cachés dans la blancheur des dents

les mots disent la loi

à midi seulement

 

 

*

 

 

tu auras beau rire

crier chanter

émettre les sons de la folie

on ne te rendra pas la voix donnée

celle qui avec amour

détaillait les syllabes

au coeur ouvert du masque

la voix qui tremblait devant l’évidence

et vibrait de s’en approcher

 

tu l’attendras pourtant

et même la patience sera longue

 

 

*

 

 

aussi lisse l’image

aussi fragile le miroir

aussi vif le repli

 

toute miettes dispersées au visage

 

 

*

 

 

le sang

nous lui avons confié la mémoire

que nos yeux

notre bouche nos mains

ne pouvaient garder mémoire

circulaire sans cesse pulsée

se ruant dans les vaisseaux

à la recherche du double à rejoindre

en un grand épanchement de temps

enfin étale

 

 

*

 

 

vide

tout ce qui inadéquat

déplacé

sans distinction d’importance

le non-dit et le non-perçu

le temps perdu ou immobile ou non compté

les mots égarés ou mal reçus

le vide se signifie dans la démesure

et dans l’infime

peut-être une seule main

qui n’est pas à sa place

 

 

*

 

 

en ce territoire déserté

libre de marques

lavé de toute encre

avance et couche ton ombre

même un miroir pourra s’en contenter

 

 

*

 

 

la parole lancée

ne suit pas une course rectiligne

elle prend le vent

hésite tangue ralentit

contourne l’obstacle

s’élève vire dans le grand tourbillon des mots

et t’ayant reconnue

te rejoint en son silence

 

 

*

 

 

 

sans même effleurer les choses

nous pouvons aller à travers elles

insoucieux de leur duplicité

détachés de leur fadeur

nous pouvons les laisser en arrière

sans même la mémoire de ce passage

 

 

*

 

 

 

ne retiens de la lame

que sa brillance

elle doit être l’unique mesure de nos actes

 

 

*

 

 

tu n’es pas le miroir

ta présence excède l’emploi

que nous aurions d’un univers fixé

tu nous portes dans toutes les formes

et dans l’intervalle des formes

tu y recueilles aussi les paroles sans ombres

 

elles te font l’âme transparente

 

 

*

 

 

le guetteur ne chasse pas

il éprouve la proie sans la saisir

et la possède sans la retenir

il marche dans les plis du temps

sur une soie chiffonnée

en poursuivant des éclairs intimes

 

 

*

 

 

de tous les sillons tracés

pas un seul ne marque le territoire

ne lui assigne une limite ou un repère

pourtant ils sont réseaux

dans l’épaisseur du sang indélébile

le fourmillant tissage capillaire

qui chante près du silence

ils sont la musique

de tous les instants accumulés

 

 

*

 

 

nous changerons de mots comme de chevaux

en laissant les vocables exténués

et tremblants dans le fossé

livrés aux chiens errants

et voleurs de petit langage

nous ruant vers l’épuisement

avec les montures neuves de l’imagination

dans le costume halluciné du désir

l’oeil écumant de liberté

la bouche dénouée de toute entrave

et nous enfoncerons loin des identités acquises

dans l’innommé sans maître

 

Strasbourg

1985-2011

 

© Arnoldo Feuer