Les spetsnaz

Les spetsnaz - shurumburum

Quand il faut quitter le cocon sécurisant du blindage et gagner l’entrée d’un immeuble, ils m’encadrent, nord-sud-est-ouest, si étroitement que je peux à peine me mouvoir entre leurs épaules. «Plus vite», me dit-on, car la vitesse est un facteur essentiel de limitation du risque, sur la route comme à pied. D’autres hommes ont déjà contrôlé l’entrée, sécurisé les couloirs et escaliers et pris position à l’extérieur. Ils connaissent leur travail et ne plaisantent pas avec le risque. A la sortie, ce sera le scenario inverse et il faut quasiment se jeter à l’arrière de l’auto pour les libérer de leurs craintes. Je peux les comprendre; ils sont en première ligne pour défendre ma peau au prix de la leur et ne tiennent pas à donner du temps à qui serait animé d’intentions hostiles.


Ces hommes sont nécessairement des polyvalents, mais chacun a une spécialité dans le dispositif de sécurité. Les chauffeurs, par exemple, sont en nombre limité et possèdent visiblement des talents de pilotes de rallye, quel que soit le revêtement du tracé. Ce sont eux qui procurent les plus belles frayeurs, peut-être les plus grandes sources de risque dans mon travail. Les plus vifs et adaptables sont désignés gardes du corps personnels, ceux qui ne vous quittent pas d’une semelle quand on se déplace hors de la République, mais toujours dans la région du Nord-Caucase. Magasin, restaurant, promenade dans un parc, ils sont mon ombre encombrante et peu discrète: pas moyen d’être incognito sans retourner à Moscou! Enfin, il y a les gros bras, comme ce géant au visage juvénile qui prend dans ses bras une mitrailleuse lourde, tel un enfant qu’on berce, prêt à lui faire cracher ses mortelles abeilles sans même la reposer sur un quelconque support.


L’équipe de protection change régulièrement. Ce travail est trop exigeant pour que l’on puisse être longtemps sur la brèche, soumis à des conditions de vie pour le moins spartiates, des horaires impossibles et des pressions ponctuelles intenses. Certains ont des familles dans leur ville d’attache, des enfants dont ils sont éloignés aussi longtemps que durera leur mission de protection. Je sens leur ennui quand, dans le calme plat des semaines où la situation de sécurité n’autorise aucun déplacement sur le territoire de la petite république, ils assurent une garde passive dans la cour de la résidence. J’ai vu des photos de leur proches, vivant à Moscou, en Sibérie ou dans l’Oural, selon les équipes. A l’occasion, ils auront pu utiliser le téléphone satellite pour un appel urgent, car il ne faut pas trop compter sur la compagnie de téléphone locale. Au terme des trois mois de présence, ils retrouveront une vie plus normale.


La personnalité de leurs chefs donne le ton du comportement des hommes. Le komandir qui s’engage lui-même physiquement peut tout exiger de ses troupes. Un autre laissera faire, et la discipline (donc le niveau de sécurité) s’en ressentira. J’ai vu des spetsnaz d’un dévouement total, et aussi des têtes de cochons auxquelles il fallait rappeler leur tâche. Un modèle réduit de la société, en somme, ni pire, ni meilleur que le reste de l’humanité. Ceux qui mangent pour le plus cher possible quand je paie l’addition, et ceux qui font attention au prix des choses. Ceux qui ne plaisantent pas avec le moindre détail de sécurité, et ceux qui se mettent à chasser le faisan à la kalashnikov en bord de route lors d’un retour de Groznyj! Ces derniers auront tout de même leur inspection générale sur le dos...


Des hommes de la dernière équipe subiront des commotions auditives lors de l’attentat sur le convoi à Groznyj et seront envoyés à l’hôpital; le métier a ses risques et nous aurons eu de la chance que rien de plus grave ne se soit produit pendant ces années. Mes photos préférées sont avec mes spetsnaz, Vassily, Sergeï, Slava et tous les autres, même les têtes de cochons qui conduisaient à cent à l’heure sur la neige! Ils ont permis le travail au milieu du danger, ils ont apporté leur part à l’expérience de vie de ces six saisons.