Mort d'un procureur

Mort d'un procureur - shurumburum

Décembre encore, un aller-retour à Groznyj en passant par Goragorskij. C’est la dernière occasion de rencontrer un important responsable judiciaire avant la longue pause de fin d’année dans les administrations. L’homme est très protégé, accessible entre de hauts murs d’enceinte et des contrôles et filtrages drastiques. L’entretien, en présence de collaborateurs tchétchènes, se déroule sous le regard du Président Poutine dans son cadre, juste derrière ma tête. Moussa et Mukhtar prennent des notes en abondance; ils feront rapport de leur côté à leur chef. Notre interlocuteur russe parle de la difficulté à rétablir un bon fonctionnement civil, car au fil du temps les habitudes militaires ont envahi les administrations et les mentalités. Je lui fais remarquer qu’il nous reçoit en treillis; il rit, dit que j’ai raison mais que c’est pratique. Je soupçonne surtout que c’est une manière d’affirmer son appartenance et son autorité de loin, sans équivoque, pas uniquement une question de blanchisserie.


La route du retour emprunte les mêmes avenues et allées boueuses que deux heures plus tôt; c’est une route que je connais bien, entre les immeubles à moitié détruits abritant néanmoins la vie de ceux qui se sont accrochés, n’ont pas voulu - ou n’ont pas pu - quitter leur foyer. Ils sont environ 50.000 encore à vivre ainsi précairement dans une capitale qui comptait cinq, six fois plus d’habitants avant la première guerre de Tchétchénie. Derrière les rangées d’arbres bordant la chaussée, les constructions de trois, quatre étages portent les stigmates des affrontements, impacts de balles ou trous béants, pans entiers effondrés au milieu du bâtiment tandis que les ailes sont encore debout et habitées, à en juger par le linge aux fenêtres. Parfois il ne reste que le squelette, une façade devant du vide, une espèce de château hanté se dressant contre un fond de ciel sorti d’un film d’épouvante. Les passants ne voient plus rien, ils vaquent à leurs occupations de survie et disparaissent dans la grisaille.


Le convoi traverse un faubourg peu atteint par les bombardements, de petits immeubles collectifs à notre droite, un parc, ou plutôt une sorte de verger à notre gauche. Soudain, la voiture de tête pile, ma Jeep se gare en biais sur la route. Devant nous, sur une zone en réfection de la chaussée que nous avons franchie à l’aller, une dépression légère dans le sol et à quelque distance divers débris dont une masse informe ressemblant vaguement à un moteur. Le chef du convoi s’est collé à ma portière, à l’extérieur, et j’ai du mal à voir ce qui se passe. Je photographie comme je peux. Rien de spectaculaire à voir. Nous sommes sur le lieu d’une explosion qui s’est produite trois, quatre minutes avant notre arrivée. Qui s’est produite à l’endroit précis qu’il fallait traverser pour rentrer à la maison. Qui s’est produite pour quelqu’un d’autre.


C’est alors que je réalise qu’au sol, dans les branchages du verger, sur l’herbe grise et la boue des bas-côtés, des centaines, des milliers de taches blanches, de bouts de papier, des feuilles entières ou déchiquetées se sont posées, collées, accrochées comme une décoration pour les fêtes à venir. Une tragédie vient d’avoir lieu, et l’endroit est paré comme l’arbre sur la colline de Pjatigorsk dont les basses branches sont couvertes de milliers de rubans de couleur flottant dans le vent. De l’endroit où je me trouve, dans l’impossibilité de quitter mon habitacle blindé, ces feuilles sont presque les seules traces visibles du passage de la mort. Un témoignage abstrait, vierge d’autres marques qui renverraient plus directement à la réalité de l’assassinat, du sang par exemple. Peut-être y en a-t-il des traces, mais je ne vois que ces taches blanches et incongrues.


Après une exploration des environs par les spetsnaz, des échanges radio entre voitures, le convoi manoeuvre pour reprendre la route, évitant bien sûr la partie minée, et cahote entre pelouses et allées piétonnes de la cité où l’événement n’a visiblement pas suscité une affluence de badauds. Nous regagnerons Znamenskoye sans encombre. Plus tard, j’apprendrai que le véhicule visé transportait un procureur-adjoint et un enquêteur. Leurs corps ont été retrouvés à une cinquantaine de mètres du lieu d’impact, un pistolet à 300 mètres. La charge explosive ne leur laissait aucune chance. Enterrée à une faible profondeur, toute sa puissance était dirigée vers le haut. Les dossiers transportés se sont éparpillés pour composer cet étrange décor qui hante ma mémoire. Comme me hante la pensée: cinq minutes plus tôt, la charge aurait-elle explosé pour moi?