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Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité, par Arnoldo Feuer

Quel magnifique paradoxe! Les agences de notation, hier encore adulées pour leur pouvoir de décerner de bonnes et de mauvaises notes sans que quiconque s’interroge sur la source de leur pouvoir, sont aujourd’hui mises au pilori par les opinions publiques quasi-unanimes. C’est l’heure de rappeler que s’applique aussi à elles ce mot  célèbre: «ni cet excès d’honneur, ni cette indignité!»

 Jusqu’à cette seconde moitié de 2011, nul ne s’inquiétait, ne s’interrogeait, ne se révoltait de l’exorbitant pouvoir de notateurs autoproclamés qui jugeaient de la santé d’une entreprise, de la crédibilité d’un emprunt sur le marché mondial des capitaux, de la validité d’une politique économique et monétaire d’un état souverain. Leur technicité, leur compétence n’était mise en doute par aucun de ceux qui étaient l’objet de ces jugements et personne ne leur posait la question de Wittgenstein: «comment le sais-tu?» Leur compétence supposée, devant laquelle la bourgeoisie et l’opinion ont pris coutume de s’incliner depuis des lustres, attribuait donc aux notateurs une véritable immunité idéologique et technique qu’aucun jugement porté sur eux ne pourrait entamer, étant de facto illégitime en n’émanant pas de la même technicité toute-puissante.

 Quand, les situations économiques, sociales et fiscales des états occidentaux se détériorant, les agences de notation se sont mises à dégrader à tour de bras leurs notes(ou à menacer de le faire, ce qui politiquement revient au même), on s’est pris à penser dans les cercles dirigeants et les opinions publiques des pays concernés qu’il y avait là de l’abus de pouvoir, peut-être même de la malveillance. Car enfin, une simple menace de dégradation de la note résultait immédiatement en une baisse de crédibilité de la dette souveraine et des tensions sur le marché des taux d’emprunt et donc un risque accru de défaillance résultant en une nouvelle (menace de) dégradation. Agences de notation ou pompiers pyromanes? On a beaucoup parlé à cette occasion de prédictions auto-réalisatrices, et le cercle vicieux décrit à l’instant n’est pas virtuel. Mais il y a autre chose.

 La soudaine levée de boucliers contre la toute-puissance des agences de notation répand autour d’elle une atmosphère de malaise. Comment? ce qui fut adoré serait maintenant à vilipender? Les oracles des agences seraient soudainement disqualifiés après avoir été LA référence des politiques macroéconomiques? Quelle révélation nouvelle nous permet de jeter aux chiens de l’opinion les pythies idolâtrées hier? En vérité, il se dégage là un fort parfum de bouc émissaire, le messager porteur de nouvelles néfastes que l’on sacrifie sans que cela change rien au malheur annoncé.

 Non, les agences de notation ne sont pas responsables des dettes souveraines accumulées par le manque de courage et l’impéritie des gouvernants. Oui, elles ont une capacité de nuisance dans la recherche de solutions de sortie de crise. Non, elles ne doivent pas être désignées à la vindicte publique pour faire oublier au bon peuple que le problème reste entier. Oui, elles peuvent jouer un rôle dans la recherche de solutions en anticipant, non pas le pire, mais en intégrant dans leur analyse des données certes moins mesurables, mais qu’on ne peut tenir pour quantité négligeable: le volontarisme des dirigeants politiques, la fierté et la courage des peuples, la capacité de résilience de tous.

 A ce prix, les agences de notation pourront échapper au sort fait aux porteurs de mauvaises nouvelles ou à leur disparition tout aussi assurée en cas de cataclysme général.


20 décembre 2011