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Nozhaï-Yurt, 43°05’37.83”N, 46°22’28.65”E

Nozhaï-Yurt, 43°05’37.83”N, 46°22’28.65”E - shurumburum

Plus on se rapproche de la chaîne du Caucase et de ses contreforts couverts de forêts, plus la zone est considérée comme dangereuse. Des villages comme Vedeno ou Shatoï appartiennent à un territoire que je ne peux atteindre dans mon travail. Montagnes et forêts en font un terrain de prédilection de la guérilla où embuscades et replis stratégiques sont plus aisés que dans la plaine. La loi du pouvoir central s’y applique au péril quotidien de la vie de ses représentants et les forces militaires s’y engagent uniquement en force. Il faut donc tirer un trait sur ces districts qui, plus encore que d’autres, sont déshérités et frappés par la violence réciproque.


Pour toucher un peu à la Tchétchénie profonde, il faudra me contenter d’un village de montagne de l’est, chef-lieu de raïon, de district, à la lisière du Daghestan. Le collaborateur local s’est échiné à organiser une rencontre et mes anges gardiens n’ont pas trouvé à redire à cette expédition qui passe par Khasav-Yurt au Daghestan avant de retraverser une frontière apparemment très poreuse, car je n’ai pas constaté qu’il y eût des contrôles particuliers.


Remonter le cours de la Yaryksu puis franchir la crête qui sépare cette vallée de celle de la Yamansu donne au voyageur tout le temps de s’imprégner d’un paysage âpre et d’une sauvagerie qui permet de mieux concevoir une dureté similaire dans les rapports humains. La nature n’est pas tendre, et l’homme s’est durci de même. Ces vallées présentent un large fond plat, principalement de graviers et rocs charriés par les crues, et des pentes abruptes, des à-pics de masses rocheuses émergeant du sol friable où la route tente de conserver son équilibre. Le temps est sec depuis quelques jours et nous progressons donc dans un nuage de poussière. Qu’il se mette à pleuvoir, et la boue sera reine, engloutissant les roues dans les fondrières, quand ce ne sont pas des pans entiers de montagne qui s’effondrent et coupent pour longtemps les pistes précaires.


Cette région est une zone où de nombreuses composantes ethniques du Nord-Caucase se partagent le territoire sans vraiment se mélanger, fierté identitaire oblige. Tchétchènes, Avars, Lesghiens y perpétuent leurs traditions spécifiques, leurs idiomes et la tradition de férocité face à l’ennemi qui a fait leur sombre réputation, dont Alexandre Dumas a si bien rendu compte dans son Voyage au Caucase. Il n’est que de voir un groupe de jeunes danser une lesghienne pour percevoir combien ces peuples sont indomptables et ne peuvent être soumis par aucun moyen de coercition. Staline avait bien déporté la totalité de la Tchétchénie sans pouvoir briser l’esprit de liberté de ce peuple qui n’a eu de cesse, revenu dans ses terres ingrates, de reprendre ses revendications de toujours.


Nozhaï-Yurt occupe une position en hauteur, comme nombre de villages des montagnes où se défendre contre un agresseur constitue la première préoccupation de la collectivité depuis des temps immémoriaux. Au siège de l’administration du district, Issita, ancienne institutrice, dirige d’une poigne solide ses maigres ressources en personnel tout en posant sa marque de femme de goût sur l’aménagement des locaux publics. Elle a été, comme tous les responsables et chefs d’administration civile en Tchétchénie, nommée par le gouvernement pro-russe et lui rend compte. La démocratie représentative n’est pas encore en pratique et il s’en faut de beaucoup que les mentalités soient prêtes à accepter le binôme engagement-responsabilité qui forme la base d’un système politique démocratique.


D’un point de vue concret, les problèmes de Nozhaï-Yurt sont à des détails près les mêmes que ceux d’autres localités et districts de la république. Si l’on n’y a pas encore intégré les concepts de protection de l’environnement, de gestion des déchets - car tout ce qui est hors d’usage et non récupérable est simplement jeté n’importe où - l’autorité locale tente cependant de ne pas s’en tenir à l’adduction d’eau et à la voirie et de donner sa chance à la culture, avec un “palais” de ce nom contenant bibliothèque, salle de spectacles, ateliers de création pour les enfants. Clou de la visite: une adolescente sur scène chante Madonna en play-back, pour le bénéfice de l’étranger qui ne pourra qu’apprécier cette marque d’ouverture à la culture universelle!


Cette attention est touchante dans sa naïveté, et je ne veux en retenir que ce désir d’honorer le visiteur, malgré la dérive culturelle que cela révèle, un processus d’acculturation ayant déjà poussé profondément ses racines allogènes dans les profondeurs du terreau identitaire. Le besoin de se sentir comme tout le monde, en paix, libres de circuler, de consommer, ce besoin est aussi légitime pour les Tchétchènes que pour d’autres peuples. Le monde occidental a présenté une image du bien-être apparemment si séduisante que le reste de la planète l’a reconnue comme idéale et désirable. Comment dénier aux déshérités des montagnes du Caucase le droit d’obtenir ce à quoi que le Français et le Britannique peuvent accéder? Madonna à Nozhaï-Yurt ne me semble pas être un reflet du peuple tchétchène, mais qui suis-je pour en décider aussi radicalement?