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Prise d'otages au théâtre

Prise d'otages au théâtre - shurumburum

Se trouver dans un environnement dangereux suscite des réflexes, des comportements bizarres, par exemple de croire que rien de vraiment grave ne peut se produire ailleurs, comme si le danger faisait de vous le centre du monde. J’étais sur la route, tout près de la Tchétchénie, quand j’ai appris l’attaque suicide sur la première tour du World Trade Center; la nouvelle était terrifiante mais ma réaction fut simplement de dire à mon correspondant «c’est une autre guerre qui commence», comme si je n’étais pas très concerné par l’événement. Concerné, je l’ai pourtant été dès mon arrivée à destination, consigné à résidence et interdit de déplacements jusqu’à nouvel ordre, car le séisme terroriste pouvait être suivi de répliques locales et qu’il fallait d’abord analyser les implications de l’attaque.


Je me trompais lourdement en affichant du détachement, car des retombées locales n’étaient pas à exclure, d’autant que la mécanique discursive d’Al Qaida s’inscrit sans équivoque dans l’esprit des proclamations de combattants tchétchènes. La violence du discours terroriste qui fait tant horreur aux démocrates n’est cependant pas l’apanage des seuls combattants du djihad ou du mouvement insurrectionnel tchétchène, elle se retrouve dans le lexique du pouvoir central russe qui utilise avec constance pour parler du sort promis à ses ennemis les termes d’anéantissement ou d’annihilation. 


Un peu plus d’un an plus tard, une cinquantaine de rebelles tchétchènes prennent en otages 850 spectateurs du théâtre de la Doubrovka à Moscou. La nouvelle tombe pendant la soirée du 23 octobre; j’ai passé la journée à Shali, «ville de paix», selon un panneau à l’entrée de la localité, ville de boue aussi et ville réputée dangereuse qui rend les spetsnaz très nerveux. A l’issue des réunions, un groupe de femmes attend pour exposer leurs doléances: enlèvements, morts, disparitions, l’incessante litanie des malheurs qui se répète de lieu en lieu, semaine après semaine, mois après mois. Pleurs, colère, attentes désespérées, ces femmes sont même prêtes à payer pour retrouver, non un parent vivant, mais un corps à enterrer, pour que cesse l’interminable attente d’un retour qu’elles n’espèrent plus. Ces instants éprouvent durement les nerfs du témoin, le renvoient à son impuissance et à sa vacuité.


Et voilà qu’il faut se mettre en état d’alerte, prêt à évacuer s’il s’avère que la prise d’otages de Moscou n’est qu’un élément d’un dispositif plus vaste! La protection de la résidence est renforcée, le téléviseur allumé en permanence pour suivre sur les chaînes russes, mais aussi internationales, les développements de la situation. Ce qui se passe à Moscou ne peut qu’avoir des répercussions sur la vie dans la république de Tchétchénie, sur le travail qui est le mien. Anna Politkovskaya, qui vient souvent ici, est réclamée pour les négociations. Des politiques, des artistes de variétés, des diplomates défilent à la Doubrovka. Quelques femmes, quelques enfants sont libérés le 24 octobre, puis le 25.


Tout le monde se souvient du déroulement du drame jusqu’à la prise d’assaut du théâtre, après diffusion d’un gaz toxique qui tuera aussi un grand nombre d’otages. Pendant près de soixante heures, le drame tchétchène s’est joué ailleurs que dans le Caucase, prenant une fois de plus son tribut de vies innocentes et sans profit pour la cause qui devait être défendue, bien au contraire. Autour de moi, dans les jours qui ont suivi, je n’ai entendu que réprobation et indignation de la part de mes interlocuteurs. Et, posant mon regard sur le pays qui m’accueillait, je ne pouvais que constater l’immense décalage entre la réalité, certes bien sombre sur le terrain, et cette image désastreuse du “terrorisme tchétchène” donnée à Moscou et stigmatisant tout un peuple.