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Prisons et autres lieux de détention

Prisons et autres lieux de détention - shurumburum

Tolstoï-Yurt est un gros village à quelques kilomètres au sud du Terek, avec son cimetière en bordure de la route de Groznyj, peu avant la traversée des collines. Ce jour de fin octobre la neige, qui avait déjà accompagné le convoi depuis une heure, tombe dru dans les bourrasques. Les spetsnaz me houspillent: “plus vite!” sur les quelques mètres à franchir jusqu’au bâtiment de l’administration locale où patientent déjà tous ceux qui comptent dans le village. La directrice de l’école et les anciens sont aussi présents, presque les seuls à ne pas porter de tenue de camouflage! Leurs attentes, ici comme ailleurs, dépassent toujours ce qui peut être fait, mais ils sont réalistes et savent exprimer des espoirs modestes. Le visiteur, lui, doit s’appliquer à ne faire aucune promesse qui ne puisse être tenue, ce qui ne fait souvent pas grand-chose.


Déjeuner au café d’en face, toasts à répétition, à la patrie, aux morts, aux invités, aux hôtes, les variations sont infinies et épuisantes quand il faut garder la tête froide pour son travail! L’expédition au chalet de nécessité dans la tempête de neige devient alors une  vraie planche de salut, un moyen poli pour couper court aux réjouissances. Pour rester équitable, je dois néanmoins concéder que ces gens ont si peu d’occasions de faire bombance qu’on ne saurait leur reprocher de rester à table; leur journée sera à coup sûr terminée après ce banquet.


Les plis et replis de la chaîne du Terek recèlent mille secrets. A Tolstoï-Yurt, la guerre froide Est-Ouest a laissé des traces, presque invisibles en surface, mais profondes. A l’écart du village, accessible par une piste sinuant sur les pentes et sévèrement gardé par hommes et barbelés, le flanc de la colline est discrètement percé d’une ouverture par laquelle on pénètre dans les entrailles de la terre. Les portes blindées se succèdent, jusqu’à ce passage circulaire verrouillé par une énorme fermeture de coffre version banque centrale, 70 centimètres au bas mot de blindage d’acier, de quoi supporter sans crainte une attaque atomique loin sous la crête de la montagne.


Cette forteresse est une prison, plus exactement un centre de détention temporaire dépendant du Ministère fédéral de l’intérieur, un IVS dans le jargon judiciaire russe. Il y fait bon, car la température extérieure n’atteint jamais ces profondeurs. La lumière du jour non plus. J’ai l’impression que les installations de la ligne Maginot sont un jouet d’enfant comparées à la monstruosité de cette construction. Les deux frères prisonniers kazakhs qui attendent ici leur extradition vers leur pays d’origine ne peuvent guère nourrir d’espoir d’évasion. Les deux hommes paraissent en bonne santé et leur conditions de détention plutôt convenables. Le suspect de Naurskaya était moins à la fête dans sa cellule puante et exiguë.


La Russie en général et la Tchétchénie en particulier possèdent toutes sortes de lieux de détention: dans les postes de police ou de milice, chez les procureurs, dans les lieux contrôlés par l’armée, pour la détention préventive, pour l’exécution des peines. Les conditions de détention des lieux auxquels un observateur étranger peut accéder vont de «convenables» à «détestables». Seuls les détenus qui sont revenus de lieux secrets peuvent témoigner des conditions de leur enfermement. Ces témoignages-là sont en général accablants, selon les normes admises dans les pays où le respect des droits de l’homme et de l’état de droit sont la règle. Il est cependant instructif de se rendre compte par soi-même de la manière dont des prisonniers, quel que soit leur statut judiciaire, sont hébergés et traités. Même s’il est impossible de procéder à des visites inopinées de tels lieux, une visite préparée révèle bien des informations sur les pratiques carcérales.


Tchernokozovo la redoutée est un SIZO, une maison d’arrêt dépendant du Ministère fédéral de la justice; on y trouve aussi bien des suspects sur lesquels l’enquête est en cours avant procès et jugement que des prisonniers déjà condamnés. Dans ce dernier cas, s’ils sont de nationalité tchétchène, ils ne manqueront pas d’être transférés dans une prison à l’extérieur de la Tchétchénie pour purger leur peine. L’entrée de visiteurs dans les quartiers de détention impose de franchir un nombre impressionnant de grilles successives. Hommes, femmes, mineurs se partagent selon les quartiers, avec huit cours de promenade couvertes de grillages pour 170 personnes. Les lieux visités sont propres, bien tenus, chauffés et éclairés. Une cellule de femmes héberge six personnes en une douzaine de m2, mais elles ne se plaignent pas... Je ne jurerais pas qu’elles n’ont pas été dûment sermonnées avant la visite.


Dans une cellule voisine, deux garçons mineurs cohabitent; l’un deux a perdu un pied lors d’une explosion, peut-être une grenade ou un explosif qu’il a lui-même manipulé. Leurs visages portent déjà les traces d’une vie en marge de la loi, mais je ne saurai rien de la raison qui les a amenés en prison, ni depuis combien de temps ils sont ici. Situation courante que d’attendre des mois ou des années que l’enquête débouche sur une mise en accusation préalable à un procès. D’une certaine façon, l’acceptation de ces délais fait partie d’une perception particulière de l’écoulement du temps, bien éloignée de la conception occidentale qui nous fait courir du matin au soir sans que l’on puisse vraiment justifier notre hâte. Ils attendent, et ce qu’ils attendent finira bien par se produire.


Une autre cellule, deux mètres sur trois, fait office de bibliothèque. Des rayonnages rudimentaires courent le long des murs, chargés de livres jaunis, écornés, déchirés, privés de couverture, qui constituent l’unique distraction en-dehors de la promenade. Peut-être faut-il aussi compter comme distraction la banya, le bain russe du samedi ou dimanche, qui permet de se laver vraiment une fois par semaine. L’infirmerie est dépourvue d’à peu près tout ce qui justifierait son nom, sauf pour une aspirine ou une écorchure, et donne la mesure du manque de moyens de l’établissement. La cuisine enfin se résume à deux énormes cuves où est élaborée la tambouille des détenus. Il semblerait que cela suffise. C’est en tous cas ce que pense le chef de détention, tchétchène lui-même, qui dirige sa barque grillagée d’une main de fer dans un gant d’acier.


Groznyj possède un SIZO et plusieurs IVS. Dans le quartier Zavodskij, l’IVS peut accueillir jusqu’à 15 détenus. Les cellules sont adossées à la muraille et fermée par des grilles telles qu’on en voit dans le bureau du shérif au cinéma. Le mobilier est minimal, on n’est pas ici pour son confort. Pour le visiteur, on extrait de sa cellule un homme; il était en train de prier, nous le dérangeons. Bonnet en tête et barbe de 15 jours, il affiche un air farouche mais répond cependant de bonne grâce aux questions posées. Après lui, une femme détenue dans une cellule voisine se montre très coopérative, souriante. A-t-elle été préparée à la visite? Veut-elle faire bonne figure dans l’espoir que cela sera mis à son actif? J’ai tant entendu parler d’arbitraire dans les arrestations, les détentions et les procès que ces visites mises en scène ne peuvent que susciter des interrogations et des doutes, encore.