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Produits de saison, fictions

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Histoire d'une toux

 

 Mon rhume annuel est revenu. Sans prévenir, en traître comme toujours. Le temps d’oublier de nouer mon écharpe en sortant d’une boutique, et voilà la petite sensation au niveau de la gorge qui apparaît, un rien de pincement qui pourrait s’évanouir sans laisser de trace, mais qui va s’installer au chaud dans mon larynx pour un temps indéterminé.

 

  Je sais gérer un rhume annuel, ce sont les mêmes phases qui se succèdent, avec des durées similaires et une rémission jusqu’à l’année suivante, à quelques exceptions près. Le nez qui coule, de plus en plus, au point que l’on aimerait inventer un système de captage des eaux avant qu’elles ne débordent des narines, quelle élégance cela pourrait avoir! mais il faut se résoudre à se moucher encore et encore et irriter la peau par ces frottements incessants.

 

  Puis est arrivée la toux. Discrète, comme désolée de devoir prendre ce chemin, s’excusant avec délicatesse «je ne fais que passer», tant qu’on pourrait y croire et se dire qu’après tout on va y échapper. Juste une infime irritation passagère, une poussière, un pollen qui s’est accroché dans les bronches et les chatouille avant d’être expulsé par un souffle un peu vigoureux. On y croit un moment, puis un autre, mais l’élément gênant ne se laisse pas expulser, il résiste, s’accroche et rend plus sonore la rencontre avec le souffle venu des sacs d’air qui protestent. Ce ne sont d’abord que des escarmouches, un rezzou occasionnel lancé puis retiré dans le silence des poumons encore surpris par l’attaque. Deux jours durant, et les nuits aussi, la guérilla s’emploie à m’empoisonner l’existence à petit bruit. Il faut y mettre bon ordre.

 

  Le médecin me donne ce qu’il faut pour gérer la situation, compte-tenu de mes antécédents; de quoi remettre dans le droit chemin les fauteurs de trouble. Un jour se passe, puis un deuxième. La nuit devient un chapelet de quintes de toux sèches qui rythment les heures et les minutes. Il faut tenir, le temps que les produits fassent effet. Les centaines de quintes se mouillent d’à peine moins d’émissions nasales qui remplissent les corbeilles à papier de chiffons trempés. Et la toux, maintenant!

 

  Autour de ma trachée artère, juste sous le sternum, là où l’irritation s’est incrustée, une méchante bête a enserré le tuyau. Elle l’a enduit d’un revêtement dur et lisse comme une épaisse porcelaine, qui ne donne aucune prise aux tentatives de l’ébranler. Chaque quinte glisse sur les parois, sans vibration, sans écho, sans effet autre que de susciter une rage contre l’impuissance. L’irritation appelle une réaction d’élimination; comme un chien qui s’ébroue pour disperser l’eau de son pelage, on cherche à se secouer de l’hôte indésirable, mais encore faut-il pouvoir! Le réflexe existe, il appelle l’air des poumons à venir en masse fracasser l’obstacle, l’entamer au moins un peu pour en réduire la compacité. Une toux devrait agir comme un marteau-piqueur: entamer la surface, insérer une pointe vibrante dans l’émail ébréché pour atteindre les couches plus profondes et y semer le désordre. Sous mon sternum loge un tuyau qui semble devenu inattaquable tant les moyens humains semblent impuissants à y graver ne serait-ce qu’une égratignure, une ébréchure infime qui pourrait sous les coups de boutoirs de quintes répétées s’étendre, se diffuser, s’approfondir, s’aggraver en une faille réelle, la mère des failles de mon corps séismique, pour enfin se résoudre en la grande cassure tectonique libératrice.

 

  Le sommeil délirant du tousseur possède une grande aptitude à combiner le réel et le fantasmatique, au point d’imaginer les outils qui casseraient l’impitoyable porcelaine qui se gausse de mes quintes de toux; la nuit déroule ainsi ses quintes impuissantes et le rêve d’en faire les armes de la libération. Il faut arriver à entamer la masse compacte qui résiste à la volonté, à lui arracher un à un des éclats, poursuivre la fragmentation sans trêve jusqu’à morceler le bloc et pouvoir, à chaque quinte de toux qui résonnera bien fort dans bronches et poumons, crier victoire, car on n’aura pas toussé en vain! Le bruit, les vibrations, pour sortir de ces lamentables efforts improductifs, car de toute évidence, rien ne se produit dans les jappements secs et malingres égrenés au fil des heures de la nuit et du jour. Une bonne toux grasse bien caverneuse, qui dit clairement son nom et sa religion, voilà ce que l’on espère. Une toux qui gronde, qui tempête, qui veut tout démolir, en finir avec le malade et non jouer avec lui au chat et à la souris. Il n’est plus temps de finasser, l’affaire est trop sérieuse.

 

  Consultée à nouveau, la Faculté s’alarme un peu, envoie à la prise de sang et la radiographie, et décide de faire donner la cavalerie: une pneumonie, mon cher, rien que cela, et donc des antibiotiques! Des armes appropriées donnent en effet un meilleur résultat que la «poudre de perlimpinpin» prescrite précédemment: le disciple d’Hippocrate encaisse avec un sourire en coin. La contre-attaque étant lancée, l’impatience est aussi sur les rangs afin que vienne la fragmentation appelée de mes voeux; les heures passent et les signes annonciateurs tardent à se manifester, mais à l’approche de la nuit, les premiers frémissements apparaissent: du tremblement infime du son qui remonte du thorax vers la gorge, au desserrement intérieur ressenti par le tousseur, à la brisure enfin audible.

 

  Le sort qui enfermait la toux dans une impuissance d’action est levé. Elle peut s’essayer à des gammes, d’abord hésitantes, puis de petits galops plus caracolants, à mesure que la mécanique monte en régime. La nuit va en faire bon usage, pas vraiment plus calme que les précédentes, mais libérée de cette poigne manufacturière d’angoisse. Les quintes sont franches, elles s’expriment avec clarté et ne font pas semblant d’être polies. On sait où l’on va, et on y va, à heures comptées, jour après jour, en réduisant le volume et l’allure. Tout va presque bien. Presque. Ce serait parfait si tous ces efforts du diaphragme, des poumons et des bronches, ces hectolitres d’air expulsés avec violence depuis plus d’une semaine n’avaient malmené au-delà du raisonnable le bel instrument que possède l’être humain et qui lui permet de se faire complice du pire et d’exprimer le meilleur: je peux à présent parler sans spasmes pulmonaires, mais je n’ai plus de voix!

 

ⓒ Arnoldo Feuer

5 février 2014

06/02/2014