Prologue

Prologue - shurumburum



Cela pourrait commencer par une étape impromptue sur une route de plaine du Nord-Caucase pendant un été torride. Halte sans nécessité fonctionnelle, peut-être juste une lubie du chef de l’escadron de protection, un cadeau à faire à ses protégés, et à ses hommes par la même occasion. Le convoi a quitté la route principale où il roulait à tombeau ouvert, s’est engagé sur des pistes de terre, a traversé des hameaux sans ombre sous le ciel blanc, effrayant les poules et couvrant les rares passants d’une impalpable poussière.


Les voitures garées dans un cul-de-sac fermé par des tertres herbeux, j’apprends enfin la nature du cadeau: une dernière baignade avant longtemps, avant l’enfermement voulu. Chercher un maillot de bain au fond d’une valise, l’enfiler sans offenser un possible regard de badaud - mais je m’inquiète sans raison, les spetsnaz veillent - et prendre les sentiers de chèvres, on a le temps d’être couvert de sueur avant d’obtenir la récompense promise. «Attention, mines!» me souffle mon garde du corps, mais ce ne sont que des bouses de vaches et autres crottes qui parsèment le sentier, et il éclate de rire.


L’eau a la couleur, la consistance et la température d’une soupe de lentilles, y nager fait transpirer autant que de rester sur la berge, et l’on chercherait en vain un signe de courant, une ride, un infime tourbillon, ce qui signe la vie d’un grand fleuve. Je nage dans le Terek, entre des rideaux de roseaux, mais ce pourrait être n’importe quelle mare aux canards de ces villages de la plaine. Il ne faut pas bouder son plaisir cependant: de l’eau où se plonger et bouger un peu, cet épisode ne risque guère de se renouveler et ils ne sont pas si nombreux, les voyageurs qui ont pu se tremper dans le Terek ces dernières années, même sous le regard noir des kalashnikov.


Retour à la route en retraversant les canaux d’irrigation peuplés de canards qui permettent à une agriculture domestique de nourrir ces villages, le convoi fonce dans un paysage ocre et jaune avec quelque taches vertes d’acacias le long de la voie ferrée parallèle. Un poste de contrôle fortifié, une automitrailleuse, un char d'assaut en embuscade, une courte file de voitures en attente, les premiers signes d’un changement d’environnement. Le convoi double tout le monde, les militaires russes saluent et c’est à nouveau le no man’s land, sans cultures, tracteurs, activité quelconque. Au milieu de nulle part, deux bâtiments en ruines et déserts, un portique métallique à la peinture défraîchie au-dessus de la route marquent l’entrée d’un nouveau territoire: «Bienvenue en République de Tchétchénie».