Réfugiés et orphelins

Réfugiés et orphelins - shurumburum

Les personnes qui ont fui les bombardements, les combats, les enlèvements et leurs maisons détruites lors des deux guerres de Tchétchénie se sont souvent réfugiés dans les républiques voisines, surtout en Ingouchie. Des camps ont été organisés pour accueillir ces populations déshéritées, principalement par les agences des Nations Unies et d’autres organisations humanitaires occidentales; les tentes couleur sable portent la marque de l’ONU, ainsi que d’autres équipements. Toutes ces fournitures sont évidemment des dons des organisations internationales ou des associations privées qui interviennent dans le Nord-Caucase pour secourir femmes, enfants, vieillards et handicapés victimes du conflit.


Pourtant, en passant simplement à travers l’immense bazar autour de Sredniye Atshaluki, s’étendant à droite et à gauche de la route qui relie Mozdok au nord à Vladikavkaz au sud, le voyageur peut voir sur les étals, dans leurs emballages d’origine, tous les produits de l’aide humanitaire destinée aux Tchétchènes réfugiés. A vendre bien sûr! Par quels circuits ces couvertures, médicaments, produits d’alimentation se retrouvent-ils sans délai sur le marché alors qu’ils devraient soulager la misère des nécessiteux? Leur bénéficiaires ont-ils décider de les céder contre d’autres objets ou services encore plus importants pour eux? Ou bien cette aide a-t-elle été détournée avant même d’atteindre ses destinataires? Les conditions de vie dans cette région sont telles que tout est à acheter ou à vendre et potentielle source de profit.


Ainsi, les aides financières du pouvoir fédéral destinées à la reconstruction et à l’amélioration des infrastructures donnent l’impression d’être victimes des caractères géologiques locaux et de disparaître dans le sol perméable sans laisser d’autres traces que les soudains signes extérieurs de richesse de la nomenklatura locale ou de ceux qui sont proches du clan dominant. A intervalles réguliers, les annonces officielles égrènent les milliards de roubles que Moscou injecte dans l’économie tchétchène, et rien n’est visible dans les travaux effectués qui puisse attester de l’ampleur de l’effort. Propriétaires de maisons détruites devant être indemnisés, handicapés attendant l’assistance promise se sont ajoutés aux requérants qui allèguent des infractions aux droits de l’homme. Le détournement s’est constitué en règle économique dans les cercles du pouvoir et l’accès aux sources financières représente une valeur bien plus estimée que le meilleur des diplômes. Dans cette société où la pénurie règne, l’argent porte la couronne.


Sont identifiés comme réfugiés, selon la terminologie et la classification internationales, des personnes qui ont quitté le territoire de leur pays de résidence. Ceux qui ont fui leur ville ou village sans pour autant sortir des frontières du pays n’ont pas droit à la dénomination de «réfugiés». Dans le jargon international, on les nomme des IDPs, Internally Displaced Persons, personnes déplacées en français. Znamenskoye, je l’ai mentionné, accueille deux camps de personnes déplacées, que j’ai improprement appelés alors camps de réfugiés. A part l’écart sémantique, rien ne distingue un déplacé d’un réfugié. Tous deux ont fui des lieux et conditions de vie hostiles au point de craindre pour leur vie. Les réfugiés en Ingouchie ne sont finalement pas plus loin de Groznyj en distance et temps de transport que les déplacés à Znamenskoye. Dans les deux cas, la vie en camp est moins dangereuse, mais pas nécessairement moins difficile que s’ils étaient restés dans la capitale.


L’été sous les tentes, la température peut dépasser les 50°. Impossible d’échapper à la fournaise, car les tentes fournissent la seule ombre disponible dans le camp. Tout déplacement dans les allées soulève la poussière. Pourtant les femmes qui constituent avec les enfants la très grande majorité de la population sont mises avec une propreté méticuleuse. Pas le moindre signe de laisser-aller, au point que certaines tentes sont pourvues, à côté du linge étendu, sur un ou deux mètres carrés, d’un coin de verdure à l’entrée, trois tournesols, un symbole de la vie et de la résistance à l’adversité. La pauvreté, oui, mais dans une dignité admirable.


Vienne la pluie, et tout le monde patauge dans les mares de boues, puisque les camps sont provisoires et implantés sur la terre nue. Seuls les sanitaires collectifs ont été installés sur un socle en béton mais il n’y a pas de tout-à-l’égout. En plein hiver, quand ceux qui possèdent des maisons en dur ne souffrent que des coupures de courant et de gaz par moins dix, moins quinze, le séjour dans les tentes exige une volonté de survie sans faille. L’isolation contre le froid est nulle et les poêles en fonte doivent être alimentés régulièrement. L’accumulation de couvertures constitue le seul rempart de quelque efficacité contre le froid, à la condition que les couvertures issues de l’aide humanitaire n’aient pas été troquées contre des denrées plus urgentes, ou qu’elles n’aient pas été détournées dans un trafic mafieux. Les malades éprouvent des conditions encore plus difficiles qu’en été. On ne vit pas très vieux dans un camp de réfugiés ou de déplacés tchétchènes et je dois me draper dans mon armure de témoin neutre pour affronter les pensées naissant de telles visions.


Visiter un orphelinat ne paraît pas a priori une activité plus réjouissante que de parcourir un camp de toile de réfugiés; entre les deux existe cependant une différence de taille, due à la fraîcheur et à l’innocence des petits pensionnaires, que ne poursuit pas, à longueur de journée et d’année, le spectre de leur devenir. L’orphelinat de Lakha Niovrie à quelques kilomètres à l’est de Znamenskoye, accueille une trentaine d’enfants de tous âges, encadrés par des assistantes qui semblent leur consacrer soins et affection sans partage, dans un grand dénuement de moyens. Les vêtements sont usés, rapiécés, trop petits ou trop grands. Les locaux auraient besoin d’être rafraîchis et les salaires du personnel améliorés. Passé un premier temps de curiosité retenue et d’appréhension vis-à-vis des intrus étrangers, il suffit que l’un des visiteurs fasse le clown pour que la glace soit dégelée et que les rires éclatent en rafales. Le tragique de leur existence les rattrapera plus tard; pour l’instant, ils veulent tous être sur la photo de famille avant d’étrenner leurs crayons de couleur tout neufs.


Plus pénible sera la rencontre avec cette fillette de 11 ans, blessée à Groznyj, et qui a déjà subi nombre d’interventions à la jambe sans qu’il y ait un espoir que sa croissance puisse reprendre un jour. Je verrai dans le même village un colosse de 28 ans ayant perdu un bras - il n’est pas dit dans quelles circonstances - et réduit au chômage. Quand on sait que de 75 à 85% de la population active de la république est sans emploi, les perspectives pour un handicapé de retrouver du travail sont dérisoires.


Peu de rencontres portent en elles une lumière, peu d’événements échappent au paysage de catastrophe qui s’étend où que l’on dirige son attention. Ceux parmi les Tchétchènes dans ma proximité qui acceptent de se confier égrènent les deuils, les assassinats de proches, les enlèvements. Un ratissage nocturne de l’armée et des services secrets qui débouche sur des passages à tabac et des disparitions, voici pour les forces de l’ordre. Le meurtre à la kalashnikov d’un chef d’administration locale que son chauffeur ramenait sans escorte chez lui le soir, voilà pour la rébellion tchétchène. De semaine en semaine, les correspondants des villages et districts rapportent assassinats et opérations de nettoyage sans que la liste soit jamais close. Quand alors, rencontrant les étudiants à l’Université de Groznyj, peu après une récente opération de police où des dizaines de jeunes hommes ont été malmenés, battus et gardés au secret pendant des jours, je pose la question de leur avenir, une majorité d’entre eux ne la voient qu’à l’étranger, en Europe, comme ils disent. Emigrer, quitter sa famille, ses amis, son pays, pour se donner la chance d’une vie normale, voilà la perspective qui leur reste.