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Tierra de Campos, poèmes par Arnoldo Feuer


Arnoldo Feuer

 

 

Tierra de Campos

 

poèmes

 

 




 

 

solitude des pigeonniers d’argile

aux flancs éventrés

ils ne germent plus les grands vols imprévisibles

repliés sur d’autres demeures

simplement

dans le blé immense ils veillent

monuments de torchis gorgés d’ombre

où le vent de la nuit

amassera ses poussières

 

 

*

 

 

cicatrice du haut-plateau

presque noire sous l’escorte des arbres

le canal de Castille

 

dans l’eau sans remous

les saisons ont silencieusement

mêlé leur patience

et la surface reste insoucieuse

des regards

 

même traversée de ces ponts de pierre

haut levés comme un genou pointu

d’une campagne à l’autre

immobiles à midi

 

 

*

 

 

toujours traversée traversée

les champs se traversent mirage

et nappes de chaleur sur les routes

étroites et plombées

de village en village

la couleur de la terre

se dilue et se solidifie

et gagne le ciel et

se disperse

accordée au grondement d’une machine

lointaine

et rejaillit au débouché d’une cour

couleur d’un lévrier semant ses étoiles

 

 

*

 

 

terre de blé

et silos à prières

chaque hameau règne sur les champs

depuis sa cathédrale

argile simple et forteresse

où s’engrange l’âme

 

du plus loin

elles se rendent visibles

leurs dômes débordant de lumière

églises d’ombre enfouie

cisaillées du vol cinglant des martinets

et le pas s’y arrête longuement

 

 

*

 

 

c’est au large des villages

la route sillonnée de camions longs-courriers

qui parfois gémissent

vers les aires de repos

les pompes à essence

et les restaurants climatisés

gardés par les machines à sous

 

à peine franchie la route n’est plus

et seule une lente houle

qui pousse les blés

vers les hautes nefs de brique

 

 

*

 

 

clarté sans poids du jour arrêté

où le pas furtif

dans l’ombre mince des rues

esquive pareillement la pesanteur

et s’affaiblit

derrière une porte cloutée

jusqu’au silence

même les chiens n’aboient pas

étendus sous les charrettes en déshérence

ils rêvent des courses au crépuscule

et des places plus fraîches

sur les carreaux de faïence

 

 

*

 

 

arches longues et tendues

sur le fossé

et le parapet bas

pour la caresse de la main voyageuse

et le ferme ancrage

de la pierre dans la terre profonde

le fossé à sec

mais il est entaille verte

large ouverture de la lettre V

envahie d’herbes coupantes et d’ajoncs

la mémoire de la terre qu’elle fut

haut marécage millénaire

et parfois un animal craintif

signant sa présence

dans un bref sillage végétal

 

 

*

 

 

les chemins se croisent

au-delà des villages

parfois

au bord de l’entrelacs désordonné

des rues sinueuses

terre battue poudreuse et inégale

un semblant de percée

large déserte

une asphalte vieillie et creusée

détachée vers l’horizon plat

seuls quelques arbres domestiques

sans grande certitude

avant la campagne

et l’arbre sauvage

 

 

*

 

 

collines douces à peine signifiées

dans l’arasement du haut-plateau

les chemins s’y marquent

de feuillages étroits

à l’heure des insectes

où faire halte avant l’éloignement

avec le sifflement du vent

dans un colombier désert

et là se portent

par rafales

le carillon rare

et l’appel du coq

la plainte d’une machine

à la lisière des épis

et le chien dérangé qui proteste

 

 

*

 

 

si une voiture file entre les champs

écorchant de son ombre

la claie de tiges levées

le soir approche

avec ses moissonneurs entr’aperçus

 

peut-être feront-ils un geste

vers l’auto

puis ils reprendront parmi les chaumes

le ramassage de la paille

dans le contre-jour fugace

 

 

*

 

 

détour dans l’érosion

vers les canaux vacants

et les rejets de vase accumulés

en digues

le temps y a taillé

les reliefs arides

d’une géologie d’avant les hommes

marques ravinées d’une emprise

jamais abandonnée

figures inversées et emblématiques

du marais rendu au ciel

 

 

*

 

 

le désert n’est pas

simplement de sable

ou de pierres éclatées

il se pare aussi d’herbes acides

et de buissons cassants

 

ici sans même la poussière

que l’on voit d’ordinaire aux troupeaux

le cavalier pousse ses laines

à travers les chemins

vers de nouvelles tiges amères

 

chiens éployés

le berger attend l’écoulement du jour

 

 

*

 

 

café la nuit

ceux du village et ceux de la capitale

ceux qui resteront

et ceux qui repartiront

dans la sciure les démarches pâteuses

la course des enfants

les mégots et les téguments

de graines de tournesol par poignées

balayées des tables

interjections rires et rumeur

d’une télévision indifférente

la carré de lumière sur la rue

des yeux brillants

la vie du village

la nuit

 

 

*

 

 

vers le prochain hameau

les pas se portent dans l’incertitude

noire de la route

entre les talus bruissants

sous le vent forci

des mains se rejoignent

des épaules se rencontrent

qui iront jusqu’au grand arbre

et s’en retourneront pour se disjoindre

à l’approche du premier réverbère

lorsque la nuit ne sera

plus tout-à-fait la nuit

et que chacun aura à nouveau

un visage

alors les voix se dénouent

dans la proximité des murs

 

 

*

 

 

sas obscur où l’été reflue

vers son domaine temporel

l’entre-portes des églises

vibre déjà du souffle des grands tuyaux

et l’orgue vient envelopper

le visiteur

dans la seule liturgie

de la musique

très haut suspendu dans la nef

l’homme au clavier fait corps

avec la moindre pièce de l’instrument

s’accorde à la vibration des anches

aux touches vieillies et cliquetantes

il tire d’autres registres

ouvre les chamades à la respiration des grands poumons de cuir

et dans l’ultime sonnerie des trompettes en éventail

détache ses doigts

en attendant que l’écho le rejoigne

 

 

*

 

 

dans la voix des chamades

les orgues se souviennent

des appels de femmes dans la rue

quand les enfants se poursuivent

sur la place

et qu’il est tard

sons de la vie

au-delà de nous-mêmes

 

 

*

 

 

Abarca

quintessence du plateau

poussière et pisé

et forteresse à la dévotion

venelles ouvertes sur les champs

et encore lumière

où distiller la chronique des temps

au prochain solstice

quand le nord porte là sa neige

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Castilla la Vieja - Strasbourg

juillet 1984 - janvier 1985

© Arnoldo Feuer