Une nuée de papillons

Une nuée de papillons - shurumburum

Le bourg de Znamenskoye s’étend à une encablure au sud du Terek, au pied de la chaîne collinaire séparant Groznyj des plaines arides sans fin qui entourent comme un fer à cheval la mer Caspienne jusqu’à la frontière iranienne du Turkménistan. La poussière est reine sous le soleil, s’élève en volutes au passage de tout véhicule, dérive dans la brise minime et enduit toutes choses d’un maquillage pâle. Les camps de réfugiés, «Severnyj”» au nord du village, «Iouzhnyj» au sud, sont formés de tentes de la même couleur, bien rangées en allées parallèles. Je les visiterai dans l’une et l’autre des deux saisons de ces régions: celle de la poussière, et celle de la boue.


Un village tchétchène n’a pas de centre comme l’entend un occidental; la mosquée est souvent à l’écart, le bazar occupe les bords de la route principale, et il faut choisir l’immeuble de l’administration locale - qui abrite souvent aussi police, procureur et services secrets - pour avoir un point central autour duquel des échoppes se sont agglomérées en bord de rue, comme des métastases du bazar, des lumignons de la misère s’allumant le soir sous les acacias poudreux. Le bazar, les échoppes, les actes quotidiens de la vie villageoise sont hors-limites pour moi. Les habitants des campagnes et des villes que je traverse ne verront de moi, à de rares exceptions près, qu’une silhouette derrière la vitre blindée d’une Jeep blanche, ou alors un homme encadré de gardes lourdement armés se pressant vers une porte d’immeuble ou retournant vers la protection des blindages.


Pas de bazar donc. Les courses de ravitaillement locales sont faites par procuration. Pas de promenade non plus. Il faut se contenter de l’exercice physique que l’on peut pratiquer dans la maison, au pire dans la cour, sous l’oeil de mes anges gardiens. Un grand noyer ombrage un coin de la cour, vers les dépendances où loge Khava, la propriétaire. Les spetsnaz ont installé dans les branches basses une barre où ils font des tractions pour conserver les biceps toniques et efficaces. Le reste de leur entraînement à lieu ailleurs, dans un casernement mieux équipé que la cave de notre maison qui héberge l’équipe de service. Là-bas, ils peuvent utiliser leurs armes et faire du bruit, mais notre rue est un quartier paisible, qui doit le rester.


 La cour procure, encombrée qu’elle est des véhicules et livrée aux gardes, malgré tout la sensation d’un espace paisible, retiré de la rumeur et des dangers extérieurs derrière son grand portail de fer. Toute cette région du monde, jusqu’en Transcaucasie et en Iran, possède l’art de retirer la vie personnelle de l’agitation publique en refermant simplement un portail sur des cours devenues invisibles à l’indiscret. Cela ne protège en rien des conflits et drames à huis clos, mais dans un environnement où tout se sait des faits et gestes de chacun dans l’espace public, la cour ressemble à un havre de calme, sous la garde du Coran relié de vert accroché à hauteur d’oeil dans les maisons.


Il doit bien y avoir un Coran quelque part dans la résidence, peut-être dans la bibliothèque de la pièce où nous disposons d’une table de ping-pong; par respect pour Khava qui est si discrète quand elle pénètre dans l’espace qu’elle nous a loué, je n’ai jamais voulu assouvir ma curiosité en ouvrant les portes de ses meubles personnels, juste inspecté les dos des livres visibles pour tous. Les visiteurs sporadiques des services secrets n’ont pas tant de scrupules, quand l’occasion s’en présente... Et, de toute façon, que peut-on leur cacher?


J’ai tout de suite aimé cette cour. Pas uniquement parce qu’il faut, pour se protéger du stress et conserver son équilibre mental dans une situation d’isolement et d’enfermement, s’approprier très vite son environnement non hostile, en faire un élément constitutif du chez-soi intérieur que nous emportons partout avec nous; mais aussi pour une forme de beauté, un équilibre esthétique à peine entamé par les omniprésents grilles et grillages anti-grenades de la terrasse couverts, il est vrai, de vigne sur une grande part du maillage et tamisant aux beaux jours l’intense lumière et les regards extérieurs. Au pied de la terrasse, un imposant massif d’asters mauve pâle à longues tiges ajoute une large tache de couleur à la verdure qui escalade les grillages. Des rosiers posent des touches écarlates tout autour de la cour et les murets de brique en bordure de jardin en font autant. Une nuée de grands papillons ocre et sable cloisonnés de noir s’est abattue sur le coeur jaune-orange des asters et palpite au soleil. Cette fin de semaine de fin d’été, onze jours après l’effondrement des tours jumelles de New York, tout respire la paix à Znamenskoye, Tchétchénie.