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Une voie solitaire, par Arnoldo Feuer

Publié in: "Erwin Heyn", de Jean-Claude Walter

 

Ce serait un rêve d'écrivain où l'on se lèverait le matin en se disant: "il faudrait aujourd'hui ne tracer qu'une seule ligne, la ligne". Et ce rêve se répéterait de nuit en nuit, toute une vie d'écrivain, sans que jamais soit tracée la ligne.

 

Et voilà que sur son contrefort savernois, jour après jour, un homme tranquille trace sa ligne, de gravure en collage, de dessin en sculpture, et réussit ce prodige de montrer, ininterrompue, répétée, éclatée en millions d'échardes, qu'il y a une ligne, noyée d'évidence.

 

Au vrai, deux lignes occupent l'espace d'Erwin Heyn, qui se chevauchent, se confondent, se renforcent l'une l'autre.

 

Celle d'abord de sa vie, tendue entre doute et aspiration, tendue vers la recherche de ce que les mots sont insuffisants à nommer. Toute réalisation n'y figure que comme répit infime, à l'image d'un archer reprenant son souffle après avoir lâché son trait et avant d'un préparer un nouveau. Cette ligne-ci dit peu de l'homme, tant elle est droite, sans concession. Ou alors elle dit précisément cette rigueur.Mais elle révèle beaucoup à qui veut bien se faire le regard transparent.

 

Puis il y a l'autre, la ligne que livre la main de l'artiste, depuis plus de trente ans. Ligne unique, innombrable, rare, envahissante, concentrée, explosée. Je délire? Voyons ensemble:

- les toiles, champs du Kochersberg, à-plats de couleurs: la ligne, qui dicte aux surfaces leur place et à la lumière son angle;

- les Baux, carrières de l'âme tombées en déshérence, grisaille de blocs rocheux laissés à l'oubli: la ligne, maîtresse des volumes, partageuse d'ombres;

- tous les arbres, branchus et racineux, un enchevêtrement pour frères Grimm: la ligne encore, sinueuse pour être plus directe, plongeant au coeur des passions paysannes et protestantes;

- et les lieux raffinés, tuyautés et décadents, aux pénombres subtiles: la ligne toujours, conduisant l'oeil sur des passerelles tarkovskiennes;

- et aussi les grès, si flous en apparence, si peu délimités: la ligne, vous dis-je, invisible au regard de surface, mais présente juste sous la première couche d'atomes;

- et les chemins de lumière, qui parlent d'eux-mêmes: la ligne;

- et les collages, les coupe-papiers, les vieux bois gravés comme un idéogramme: partout la ligne règne, décide, tranche et ordonne.

 

Tout Erwin Heyn est contenu dans ce rapport au trait, visible ou caché, suggéré ou implicite. Qu'il y ait là, s'agissant d'un artiste graphique, une vérité d'évidence, ne change rien à ce que ce rapport a de singulier.

 

Toute une vie de traque, dans son village d'homme tranquille - et inquiet - pour nous dire, oui, qu'il y a une ligne et qu'elle est porteuse d'autre chose.

 

Heyn nous livre sa ligne en nous laissant le soin de chercher quel est cet autre chose. Il trace la voie, c'est-à-dire qu'il en définit les contours, le parcours. Quant à parcourir... à chacun de mettre - ou non - ses pas dans cette voie-là.

 

Ceux-là aimeront les oeuvres d'Erwin Heyn qui auront su trouver une ligne de paix avec eux-mêmes.

 

Arnoldo Feuer

 

1996