V. Le feu

 Tant d’années passées à vivre en citadin peu soucieux des détails de son confort m’avaient éloigné d’un principe pourtant fondamental de civilisation: le feu, primitif et rugueux, qui chauffait à blanc les plaques de la cuisinière de mon enfance. J’avais proprement oublié que nourrir son système de chauffage en carburant peut comporter des corvées, telles que j’en avais subies dans ma jeunesse pour alimenter aussi le feu-continu et plus tard, avec la «modernité», le poêle à mazout dans la salle à manger familiale. Charbon, briquettes et hydrocarbures étaient stockés, comme les pommes de terre et les pommes rainettes, à la cave et faisaient l’objet d’expéditions quotidiennes ou bi-quotidiennes pendant la saison froide.

 

 Pendant mon adolescence, j’ai eu le privilège, frileux que je suis, d’avoir dans ma chambre le poêle à feu continu qui chauffait une bonne partie de l’étage. La cuisine était chauffée par la cuisinière à charbon, et un poêle à mazout apparut un jour dans la salle à manger, pièce peu utilisée - et donc chauffée - pour les occasions où l'on s’y réunissait. Le feu-continu, fonte émaillée et poids majestueux, était conçu pour fonctionner toute une nuit sans être rechargé en anthracite, combustible que mes parents privilégiaient dans leur foyer. Des briquettes étaient utilisées à la cuisine, mais le coke faisait l’objet d’un mépris que j’ai mis longtemps à comprendre: il était le charbon du pauvre et n’avait donc pas sa place dans la maison.

 

 Certains matins d’hiver, c’était le bruit du tiroir à cendres et de son levier vigoureusement manié par ma mère qui me tenait lieu de réveil, mais j’avais pu dormir dans la tiédeur quand mes parents couchaient dans une chambre glacée... Je ne me plaignais donc que modérément de devoir descendre régulièrement à la cave pour remplir le seau à charbon et le jerrican à mazout. En outre, l’atmosphère de cette cave au sol en terre battue n’avait pas pour moi le caractère répugnant que souvent les enfants assignent aux caves tendues de toiles d’araignées, mais exhalait une odeur profonde et rassurante dont j’ai retrouvé un lointain analogue de nombreuses années plus tard quand je descendis dans les tréfonds d’une mine de charbon et que je respirai l’odeur intime et suffocante de la planète.

 

 Au Sensenberg, ni charbon, ni mazout n’alimentent le chauffage des maisons. Poêles de faïence et chaudières à bois assurent le confort thermique des habitants, au prix des tâches successives dans la chaîne d’alimentation des foyers: scier, fendre, stocker, allumer, entretenir, éliminer les cendres enfin, toutes activités consommatrices de temps et d’énergie en quantités considérables que l’on ne peut concevoir avant d’y être exposé. Rien de tout cela ne m’apparaît cependant comme une corvée. Ce sont des travaux que je ne puis éviter, des étapes indispensables à la réalisation d’un but simple: établir et maintenir dans ma datcha une température douillette pour les retours de randonnées et les soirées de lecture au coin du grand poêle de faïence.

 

 Ce poêle est un meuble considérable, qui domine de son volume l’espace dévolu aux repas. Il s’alimente depuis l’entrée où se situe le portillon du foyer, mais traverse de sa masse la paroi pour développer toute la splendeur de ses carreaux verts. Dans cette pièce où il dispense le plus fort de sa chaleur se retrouvent les frileux et les autres pendant les mois de gel et de neige, se disputant le petit banc adossé aux carreaux jusqu’à ne plus supporter la faïence brûlante et la laisser à un autre transi juste revenu de la corvée de bois.

 

 C’est qu’il faut nourrir le feu, entretenir sa flamme avec attention et doigté. Mais d’abord, l’épreuve de l’allumage du poêle froid, après une période d’absence. Tout un art!

 

La maison, le foyer, le poêle, la cheminée étant froids, il faut d’abord créer un feu d’enfer, «pour chasser les sorcières» et éliminer les bouchons d’air glacé qui pèsent sur les conduits. Beaucoup de papier journal y est consacré, un quotidien de bonne taille au moins, et du petit bois bien sec, des sarments de vignes de préférence, avant de construire le feu avec des branchettes plus épaisses pour produire des braises. On fermera très rapidement le «starter» pour que la chaleur emprunte les serpentins du poêle et se mette à chauffer la brique réfractaire et les carreaux.

 

 Le processus de chauffe est long et le poêle ne produit de chaleur perceptible qu’après une heure ou deux, car l’inertie thermique est importante; elle a néanmoins l’avantage de permettre la conservation de la chaleur pendant de longues heures après que toute alimentation du foyer ait cessé. On peut aller se coucher après avoir chargé une dernière grosse bûche sur un beau lit de braises et trouver au matin une faïence tiède à chaude, selon les carreaux, et des braises rougeoyantes sous une cendre légère, prêtes à réactiver une nouvelle flamme.

 

 Mais le feu au Sensenberg ne se confine pas seulement aux appareils de chauffage. Une à deux fois par an, les élagages, tailles et coupes produisent des monceaux de carburant ligneux qui ne demandent pas mieux que d’être brûlés. Quand j’abattis mes grands érables et mis à sécher tout ce qui pouvait alimenter mon poêle, il restait deux immenses tas de branchages qui prirent les intempéries et le soleil pendant des mois jusqu’à ce jour gris de novembre où je commençai un bûcher de broussailles et de ronces dégagées pendant l’été. Le feu prenait bien et les conditions étaient favorables: ce fut donc, pendant neuf heures d’affilée, un énorme brasier alimenté branche après branche jusqu’à épuisement du combustible, où le ronflement des flammes couvrait jusqu’au son des voix des deux incendiaires.

 

 La fraîcheur de l’atmosphère ne nous atteignait pas et les manches des fourches n’étaient pas assez longs pour éviter de sentir notre peau cuire pendant le court instant où l’on chargeait de nouveaux rameaux sur le foyer. Cela devenait un jeu de donner à la bête grondante de quoi gronder davantage, de crépiter en lançant mille doigts mordants vers le ciel tout en s’écrasant sous les branchages secs rajoutés avant de repartir de plus belle vers le coton gris des nuages. Parfois, il fallait faire une pause, laisser le feu se dévorer lui-même pour retrouver l’échelle d’un feu de jardin dont les jardiniers gardent la maîtrise, puis lui redonner une belle fournée sur quoi refermer et faire claquer ses mâchoires, grincer ses dents et moudre en poussière lumineuse ces débris informes qui déparaient l’ordonnance des lieux.

 

 Neuf heures durant, les flammes broyèrent et réduisirent en poudre le bois mort et les végétaux élagués. J’arrangeais le pourtour du foyer à mesure que le feu consumait les plus gros rondins, redistribuais les braises, aérais les cendres pour une combustion idéale et réduisais le périmètre du bûcher. Le combustible à la fin manqua et nous nous en fûmes doucher les suies et odeurs de feu qui avaient imprégné peau et vêtements.

 

 Tard dans la nuit, je sortis dans le grand pré ou le feu avait déployé ses fastes. Sous un léger vent d’ouest, un disque rouge palpitait au milieu de l’ombre épaisse. Le grand feu dont les flammes étaient à présent mortes et froides vivait encore en ses braises ranimées par la brise nocturne, comme une gigantesque fleur tropicale que l’on se plairait à croire vénéneuse mais qui n’est que la beauté précédant les cendres.

 

Arnoldo Feuer 2013