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VI. Les fêtes au Sensenberg

 

 Sur leur promontoire dominant le village, les résidents du Sensenberg ont développé une culture de la proximité sociale qui diverge des pratiques ordinaires du bourg, comme si une communauté d’intérêts liait les familles du plateau. Alors que chacun vit sa vie très bourgeoisement, sans rêver d’une commune utopique ou d’un phalanstère fouriériste, des liens se sont tissés qui associent chacun aux petits événements quotidiens ou périodiques du voisin. Aucune pression, aucune contrainte dans ces invitations spontanées qui arrivent par un message sur le téléphone ou un enfant accouru pour transmettre la demande: «vous ne voulez pas venir pour l’apéro?».

 

 Car on prend beaucoup l’apéro, au Sensenberg! Il n’est besoin d’aucun prétexte pour ouvrir une bouteille ou tirer des bières - certains sont équipés pour cela, comme des limonadiers professionnels. C’est d’ailleurs une des premières leçons que j’ai apprises en m’installant dans ma datcha: il est conseillé de disposer d’une réserve de bières dans la cave, car les occasions de décapsuler un flacon sont aussi nombreuses qu’imprévues et les cadavres de canettes vides s’alignent rapidement avec certains buveurs... J’ai donc entrepris de constituer un stock varié de bières aptes à satisfaire tous les goûts, même si mes goûts propres ne me portent pas spécialement vers ce sous-produit du houblon.

 

 En disant qu’aucun prétexte n’est nécessaire, je fais erreur: tous les prétextes sont bons! Que quatre bras musclés soient convoqués pour aider à poser un buffet, opération accomplie en 40 secondes, et voilà les propriétaires des bras assis pendant une heure et demie à siroter des canettes pour récupérer de leur effort...  Mais il arrive souvent que, par-dessus le grillage mitoyen, l’un dise à l’autre: «Oh, mais c’est l’heure de l’apéro!» pour que le processus s’enclenche et que boissons et bretzels apparaissent sur la table de l’hôte improvisé. Quelqu’un passe à proximité et se fait héler pour rejoindre la joyeuse troupe et c’est ainsi que la moitié du Sensenberg se retrouve dans un jardin au soleil couchant et qu’on va chercher des chandails pour supporter la fraîcheur qui tombe.

 

 Les anniversaires tiennent évidemment une place de choix dans les prétextes à la fête et conduisent dans ce cas à une extension du cercle des fêtards à la famille du jubilaire, aux amis proches, en sorte que l’on peut se retrouver à plus de deux douzaines sur des bancs et sièges de fortune à festoyer jusque tard dans la nuit, quand le dernier train est déjà passé dans la vallée et que les vestes polaires sont devenues l’uniforme des convives. Les fins de semaines à la belle saison sont propices à ces agapes en plein air où les invités apportent volontiers leur contribution, en solides ou en liquides, selon leur paresse ou leurs talents respectifs. Parfois, on combine deux événements pour «rationaliser» le travail des organisateurs et l’emploi du temps des invités, car les belles journées ne sont pas si nombreuses entre mai et septembre.

 

 Au 14 juillet, j’ai fait acte de citoyenneté militante en hissant les couleurs avant de décorer le jardin de lampions et autres guirlandes lumineuses: la fête n’allait certes pas omettre la dimension patriotique que je ne veux abandonner aux nationalistes patentés. J’affiche donc en de telles occasions le symbole d’une communauté formée depuis de nombreux siècles autour d’une langue et d’un territoire ayant progressivement pris la forme qu’on leur connait aujourd’hui. J’ai passé une partie de l’après-midi à fouiller les réserves pour retrouver les objets, rangés depuis un an et à les disposer dans le jardin afin qu’ils apportent à la fois lumière et couleur quand descendra la nuit. Et, malgré le jour qui s’attarde encore longtemps à quelques semaines du solstice, c’est dans une nuit bien dense que les invités ont rejoint leurs maisons par le chemin obscur. Les bougies à la citronnelle finissaient de se consumer et la forêt bruissait doucement.

 

 Le climat tient dans ces moeurs une place presque tyrannique. Le Sensenberg, dans son écrin de forêt, affiche toujours un ou deux degrés de moins que le thermomètre de l’agence bancaire, au croisement des routes qui traversent le village. Et deux à trois degrés sous le chiffre de la grande ville, en toutes saisons. Cela explique les pulls et gilets vespéraux quasi obligatoires, même en plein été. Après la mi-septembre, les fêtes en plein air ont moins de charme, et les improvisations se font plus rares, même si le «café-gâteau» au salon prend le relai de la «bière-bretzel» sur la terrasse. Finis la pétanque ou le tennis de table dans le jardin en marge des réjouissances, pendant que les enfants galopent après un ballon: l’espace généreux de l’été se racornit comme les feuilles du vieil érable infirme devant la datcha. Insensiblement, le repli vers les foyers grignote l’activité en plein air et les grandes fêtes s’endorment dans la léthargie des mois sans sève. Le cercle des invités se fait plus intime et s’éclaire aux lampes et bougies des jours étroits, d’équinoxe en solstice et de solstice en équinoxe. Alors seulement, les terrasses pourront retrouver, petit à petit, leurs fonctions conviviales, et les gestes leur ampleur de l’été passé.

 

 Une fois l’an, le Sensenberg descend au gymnase, à la fête du village, pour communier dans les décibels d’une musique dansante au-dessus d’une assiette de harengs à la crème, plat obligé de cet événement. Les demis de bière arrosent le hareng, avant, pendant et après son ingestion; il n’y a rien d’autre à faire, car le Sensenberg ne danse pas. Il regarde l’orchestre se démener et les danseurs se déhancher sur la piste. On se hurle des banalités de part et d’autre de la table, profitant d’une pause des musiciens pour se reposer l’oreille en baissant aussi la voix et voilà l’aubaine! une coupure de courant qui plonge la salle dans la pénombre des éclairages de sécurité et coupe le sifflet aux micros, amplis et enceintes. La foule s’exclame, applaudit, et s’absorbe dans une rumeur tranquille. Nous pouvons converser de même, sans nous agacer les tympans ni les cordes vocales. Certains ont déjà la bière active et les yeux dans le vague, d’autres peuvent enfin raconter leur vacances ou leurs soucis familiaux, la table vit paisiblement la dernière fête de la saison.

 

 Dehors les enfants profitent de la clémence du ciel pour trainer autours des manèges, autos tamponneuses, stands de tir ou de pêche miraculeuse aux canards de peluche, les lumières colorées et le bruit qui font la saveur de la fête lorsqu’on n’a pas encore l’âge d’avoir des soucis. Les parents ne s’inquiètent guère de les savoir entre ombre et lumière, car c’est ici un village, où tous se connaissent, où rien ne peut se faire dans l’espace public sans être su par quelqu’un. Les enfants s’amusent bien plus que les adultes, en tous cas, bien plus visiblement qu’eux. Ils n’ont pas d’appréhension et jouissent pleinement de l’instant, jusqu’à l’annonce de se préparer à rentrer où ils protesteront que c’est trop tôt et qu’ils commençaient seulement de s’amuser.

 

 Alors, la communauté du Sensenberg fait l’inventaire des chauffeurs de service pour ramener les buveurs paresseux à leurs pénates. Un courageux est prêt à se lancer dans le retour pédestre, mais se laisse convaincre d’être transporté. D’ailleurs, les gendarmes, souvent aux aguets d’une fête de village qui peut engendrer des excès de boisson, ont tourné leur attention vers d’autres lieux ou sont allés se coucher. Le Sensenberg ne sera pas inquiété pour une fête qui n’était pas la sienne. 

 

ⓒ Arnoldo Feuer 2013