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VII. Bêtes des prés et des bois

 

 Pour la deuxième fois dans l’année, un sanglier est venu en plein jour se promener dans le chemin qui relie les extrémités de la clairière du Sensenberg. A en juger par la taille, l’animal était jeune, pas un vieux mâle méfiant qui ne risquerait pas de se montrer ainsi dans une zone habitée. Le voisin qui relevait son courrier au carrefour l’a vu qui musardait devant le garage du chalet proche puis, apercevant l’homme à quelques mètres de lui, tourner casaque et trotter tranquillement vers la forêt dont il était sorti.

 

 Les sangliers ne sont pas une espèce rare dans les forêts des Vosges du Nord, loin s’en faut! Mais les dernières années semblent montrer que le cochon est de plus en plus prolifique et de moins en moins sauvage, enclin à sortir de ses taillis pour labourer prés, pelouses et jardins potagers insuffisamment protégés. Les doléances pleuvent sur les bureaux des autorités jugées responsables, surtout quand le froid et la neige prolongent l’hiver et perturbent l’alimentation naturelle du gibier; celui-ci se rabat d’instinct sur les zones habitées pourvoyeuses de nourriture plus facile d’accès.

 

 C’est ainsi que pendant quatre hivers les sangliers, qu’il y eût neige ou non, ont régulièrement labouré mon pré retrouvé au matin sens dessus dessous dans la plus stricte acception de cette expression. Je passais ensuite des heures à tenter de réparer ce que les groins avaient démoli en quelques minutes, sans pouvoir évidemment restituer l’état antérieur... Alors que je m’efforçais, depuis l’acquisition de la propriété, de lui donner forme et harmonie, de lui conférer un bel équilibre entre nature et culture, les hures irrespectueuses de mon travail semaient le désordre et la désolation jardinière.

 

 Je jurai que cela ne se reproduirait plus, que les hardes sauvages pourraient chercher ailleurs les délices enfouies sous l’herbe de mon pré, et m’en fus à la fin de l’été acheter de quoi électriser tout groin audacieux qui s’aventurerait à toucher les rubans de la clôture posée sans coup férir. 10 000 volts, même transmis par un délicat fil métallique tissé dans le ruban, cela constituerait un avertissement sévère pour le porteur du museau entreprenant et l’engagerait à aller voir ailleurs si l’accès à la nourriture y est moins dangereux. Pour faire bonne mesure, les rubans électrifiés ont été disposés à diverses hauteurs, afin de dissuader pareillement blaireaux, chevreuils et cerfs qui comptent aussi parmi les visiteurs réguliers bien que non désirés du Sensenberg.

 

 Car les sangliers ne sont qu’une des espèces à combattre parmi les prédateurs de jardins; tous ceux que je viens de mentionner ont goûté à l’une ou l’autre des friandises que peut leur proposer - bien involontairement - mon jardin. Inventaire: les blaireaux, plus bas sur pattes que les sangliers, mais redoutables fouisseurs, puisque capables de créer d’entières cités souterraines, avec toilettes extérieures et tout le confort désirable, ont pris le relais des cochons sauvages pour retourner - plus délicatement, certes, mais avec application - les zones herbeuses restées intactes. Après leur passage, le jardinier n’a plus qu’à pleurer, se pencher sur les dégâts et chercher où remettre les mottes artistement dispersées. On enrage car, si le sanglier est chassable, le blaireau, lui, est protégé et ne peut faire l’objet d’aucune mesure de rétorsion a posteriori. La claque électrique sur le museau, dont l’animal n’ira pas se plaindre à la SPA, constitue donc l’unique possibilité de protection préventive.

 

 Dans la suite de l’inventaire du bestiaire déclaré indésirable viennent les chevreuils, gracieux quadrupèdes à miroir - la tache blanche sur l’arrière-train - qui aiment se nourrir de ronces, mais aussi, j’en ai fait la triste expérience, de jeunes fleurs d’hortensias dévorées en une nuit sur des plants amoureusement soignés et qui promettaient une belle floraison. Il a fallu, quelle honte! engrillager les hortensias pour leur donner une chance de prospérer et produire de nouvelles fleurs; tout un été fut nécessaire à la repousse, à l’abri des convoitises du gibier qui dût se trouver bien déçu de n’avoir plus accès à ses plats favoris. J’avais déjà anticipé la gourmandise des chevreuils en protégeant les jeunes tiges des fruitiers plantés au printemps, mais sans évaluer leur intérêt pour les fleurs, ni qu’un gibier plus gros encore s’en prendrait aux pousses de pommier, pêcher et prunier.

 

 C’est que cerfs et biches m’ont également rendu visite - incognito et nuitamment - pour goûter aux douceurs du verger, grignotant les feuilles tendres jusqu’à deux mètres de hauteur et cassant une jeune branche maîtresse du pommier! Au lendemain du forfait, je n’avais pas de mots assez durs pour stigmatiser le vandale qui s’amusait à saccager mes hasardeuses plantations (des gens bien intentionnés m’ayant prévenu que sous ce climat et dans ce sol il était vain de vouloir faire pousser des arbres fruitiers et que mon entreprise était vouée à l’échec. Rien ne me stimulant plus que la prédiction d’une faillite de mes projets, je me suis bien entendu entêté et poursuis encore dans cette voie). Après enquête, il s’est avéré que le criminel n’était pas un bipède malintentionné, mais un cervidé qui court toujours. La branche fut redressée, soignée, pourvue d’une attelle et put prospérer pendant tout l’été, à l’abri de voiles dits d’hivernage dont je garnis tous mes jeunes arbres pour leur garantir une croissance loin des dents avides des cerfs et chevreuils.

 

 Nous voilà donc à l’automne, avec des rubans électrifiés qui assurent un périmètre de sécurité au pré, au verger, au potager en préparation. Avant la pose, des traces suspectes laissaient supposer que les visites de sangliers ou de blaireaux allaient recommencer sous peu. Le résultat de l’installation et de la mise sous tension ne s’est guère fait attendre. Les jours, les nuits passèrent, plus de traces. Pourtant, les châtaignes, abondantes cet automne, luisaient au fond de leurs bogues, invitant au festin dans le pré. Mais d’autres châtaignes, moins goûteuses, sur la truffe humide, qui du blaireau, qui de la laie ou du marcassin, ont dû les dissuader de traverser cette fragile barrière devenue en un instant synonyme de punition pour l’animal. Et l’on sait que, contrairement à l’humain qui toujours a la prétention de vaincre l’obstacle qui auparavant l’a vaincu, l’animal ne recommence pas - à moins d’y être poussé par un humain - un essai manqué, ne reproduit jamais deux fois la même erreur, car l’expérience pour lui se grave de manière indélébile dans sa mémoire. Je suis désormais assuré que tout animal de la forêt proche qui aura fait connaissance avec le fil électrique sous tension se tiendra à distance de ce même fil, qu’il soit alimenté ou non. Mon âme de jardinier est en repos.

 

 Reste la protection des poissons de mon bassin. J’ai déjà mentionné la renarde gloutonne sévèrement punie de sa gourmandise. Depuis cette mort qui m’a néanmoins attristé, les poissons semblaient à l’abri de la convoitise. Cela dura jusqu’à ce jour de fin d’hiver où, les arbres encore dépouillés de feuilles, le plan d’eau était bien visible du ciel et un magnifique héron le repéra et vint s’y poser. La vigilance des voisins le chassa, mais il me fallut, là aussi, recourir aux artifices modernes pour protéger mes poissons rouges, dorés et bleus de l’appétit du héron, protégé par la loi. Une alarme périmétrique y pourvut et plus tard dans la saison le couvert des arbres assura une protection visuelle contre le vol des beaux hérons pirates. Avec la chute des feuilles, j’ai dû remettre en service le système d’alarme... La vie à la campagne est un combat permanent contre des forces qui ont l’avantage de nous survivre, quelque vieux que nous vivions.

 

ⓒ Arnoldo Feuer 2013