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VIII. Rongeurs et félins

 

 Un cri déchirant zèbre la nuit. Une plainte aiguë et modulée comme on peut s’imaginer venant d’un chat qu’on éventrerait. Le cri se répète, contenant à la fois terreur et férocité, traversant le plafond de la chambre, de toute évidence issu du grenier juste au-dessus des solives. Puis une cavalcade effrénée se fait entendre sur le plancher du grenier et s’évanouit dans le lointain. Le silence si caractéristique de cette orée des bois dans la nuit profonde revient habiter la maison et s’y endort avec les habitants réveillés un instant.

 

 Ce n’est pas la première fois que fouines ou martres viennent troubler mon sommeil nocturne. Je n’ai pas compris tout de suite que mon grenier était un terrain de jeux ou un champ de bataille ou les deux pour les féroces rongeurs, qui trouvent un abri bien commode sous le toit de ma datcha. Il m’a fallu faire l’expérience pendant deux ou trois nuits pour que ma curiosité me fasse monter au grenier - exercice sportif peu attractif - et constater de visu dans quel univers se déroulent les joutes qui me tirent ainsi du sommeil. Pas de traces d’animaux à proprement parler, mais une quantité de matériau isolant saccagé en tous coins du grenier qui me fit comprendre qu’il ne fallait plus compter sur une isolation thermique du côté de la toiture... (Mea culpa, je n’avais pas été très attentif à cet aspect de la construction lors des visites préalables à l’achat.)

 

 Le saccage en tous cas signait ou plutôt, confirmait la présence d’une faune que je pouvais désormais accuser directement de troubler mes nuits. Le fait étant acquis que des locataires, non, des squatteurs fréquentaient mes soupentes, il n’était pas sans intérêt de savoir à quelle activité se livraient ces résidents occasionnels. Batailles entre rivaux pour la maîtrise du territoire, parades et manoeuvres d’accouplements, simples jeux nocturnes ponctués de cris de victoire ou de défaite: je ne le saurai probablement jamais, et n’ai pas un désir excessif d’en savoir davantage.

 

 J’ai par contre entrepris de lutter contre l’isolation défectueuse en faisant remplacer les lambeaux restants par un matériau apte à réduire durablement ma consommation d’énergie et à la protéger lui-même par un plancher prévenant fouines, belettes, martres, loirs et consorts d’y bâtir leurs nids et d’en tirer un quelconque bénéfice. Le menuisier s’est employé à ajuster le revêtement aux irrégularités de la construction, solives et chevrons et à ne laisser qu’un accès improbable à la faune en question. Cela n’a pas empêché les sabbats nocturnes de se tenir épisodiquement sur le plancher de grenier devenu bien sonore depuis les travaux, une vraie piste de danse; l’accès depuis la toiture reste toujours possible à ces importuns que j’apostrophe alors, en le ponctuant de coups sonores contre le rampant de la chambre, de «ça suffit, la-haut!». On entend alors les petites pattes qui battent en retraite et s’éloignent en toute hâte vers l’issue.

 

 Tous les rongeurs au Sensenberg ne sont pas aussi bruyants. Il en est de plus petits, discrets par le son, mais non par leurs traces. Ce sont eux que l’on découvrit en premier en prenant possession des lieux, dès que des sources de nourriture potentielle apparurent dans l’environnement desdits rongeurs. C’est qu’ils ont l’odorat fin et savent détecter ce qui pourrait devenir, dans cette maison qui reprend vie après un long temps de sommeil, mets délectables et plus goûteux que les fruits, tubercules et bulbes de fleurs. Il ne s’est donc écoulé guère de temps avant que des crottes minuscules mais signant le passage indéniable de souris et rongeurs apparentés n’apparaissent en diverses zones d’intérêt gastronomique: cuisine, garde-manger, placards non étanches. 

 

 Pas question de partager l’espace des humains avec celui des souris! Outre l’aversion naturelle que l’on peut avoir envers les rongeurs à longue queue annelée, un simple principe d’hygiène commandait que l’on dératisât avec vigueur et sans tarder. Des tapettes à souris furent acquises et mises en service, garnies de succulents morceaux d’emmental suisse - on n’est pas regardant sur l’investissement - et disposées aux points stratégiques de la maison. Les prises ne tardèrent pas et le bruit d’un piège déclenché parfois réveilla un dormeur dans son juste sommeil. Au matin, ou au prochain retour dans la maison fermée depuis quelques jours, les tapettes livraient une ou plusieurs victimes, souris des champs au joli pelage de feuille morte et qui semblaient plutôt bien nourries. Il arriva même l’une ou l’autre fois que l’un des pièges contînt une bête bien vivante, se trémoussant sous l’étau du ressort, me regardant d’un petit oeil indigné qui disait: «la plaisanterie a bien duré, tu vas me lâcher, maintenant!» et je transportais piège et animal jusqu’au pré où je desserrais l’étau pour laisser tomber la proie dans l’herbe drue où elle disparaissait dans l’instant. 

 

 Mais les attentats au garde-manger continuaient, en dépit des prises régulières dans les pièges. Des boites de sticks et bretzels étaient retrouvées, le couvercle de plastique transparent minutieusement découpé à son bord, vidées d’une partie de leur contenu que l’on découvrait, «caché» et rangé avec soin dans un coin de la maison ou d’un meuble non fermé. Un mystère pour qui ne connait pas les moeurs des rongeurs campagnards. Il fallut qu’un soir, au coin de la cheminée, on sente sur soi un regard curieux, pour découvrir l’existence d’un minuscule mulot, pas plus gros qu’une phalange du pouce, qui observait tranquillement les humains depuis le tapis. Ce fut une belle corrida que cette chasse au mulot de pièce en pièce, la bête grimpant, sautant, virevoltant, toujours échappant aux mains qui le chassaient. Il fallut maints stratagèmes pour arriver à l’emprisonner sans qu’il s’échappât une nouvelle fois de la main gantée - car ces bestioles ont les dents pointues - et qu’on pût par la fenêtre le renvoyer à son habitat naturel. Les deux chasseurs étaient épuisés et morts de rire, mais conscients à présent que des mesures plus sévères encore devaient être prises pour mettre un terme à la cohabitation indésirable.

 

 Clairement, le principe directeur devait être de prévenir autant que de réprimer et donc de s’attaquer à la source de cette immigration clandestine. Je me mis en devoir de trouver et fermer pour de bon les accès par lesquels les rongeurs de toute taille arrivaient à s’introduire dans la maison. Cela n’est pas aisé dans une vieille bâtisse où les fondations et les murs de pierre communiquent avec la terre des champs, où les cheminements naturels permettent de s’introduire jusque dans les planchers à la grâce des passages menés pour les conduites d’eau et d’électricité. Replâtrant, bouchant, grillageant, il m’a fallu des mois pour identifier le dernier accès qui permettait, par un jour minime au voisinage d’une conduite d’eau traversant le plancher à l’étage, le passage des dernières souris capturées. L’ouverture obturée, les visites ont cessé et aucune tapette n’a plus assommé de rongeurs. 

 

 Les rats des champs étant maintenant à l’abri de la vindicte humaine, il leur reste à survivre à leurs prédateurs naturels, lesquels ne manquent pas. Il s’ajoute à tous ceux, à poils et à plumes qui vivent à l’écart des maisons, les félins domestiques, dont le voisinage n’est pas avare. Si ma datcha, pour diverses raisons, n’est pas pourvue d’un chat, toutes les maisons voisines en possèdent un en résidence. Ils se partagent - et se disputent - le plateau du Sensenberg et le domaine des Trois Chênes en particulier dont une chatte voisine a fait son territoire personnel. Elle y a ses habitudes, vient à heures fixes passer en revue les arbres et plantations, et se frotte volontiers à une jambe amie.

 

 Des concurrents cependant se déclarent régulièrement et viennent explorer le terrain, de préférence quand la maîtresse des lieux n’y est pas. Il y a le tigré qui vient de la rue voisine en contrebas, qui se couche dans les hautes herbes du pré en pensant qu’on ne le voit pas, et qui se carapate dès que l’on s’approche de trop. Sa timidité s’amenuise au fil des années, mais il reste sur son quant-à-soi et ne fraye pas avec les résidents du plateau. Les autres chats, il les fréquente de loin, avançant vers leur territoire tout prêt à reculer, ce qui ne manque pas de se produire dès qu’il sort de l’espace «neutre» des Trois Chênes et qu’il enfreint les limites territoriales de ses adversaires. Ceux-ci ne transigent pas. Tout au plus acceptent-ils une cohabitation sur la voie publique où parfois ils se retrouvent à plusieurs à s’observer, à sommeiller paisiblement avant que, sans sommation apparente, les hostilités soient déclenchées et une attaque lancée dans un féroce feulement suivi d’une retraite précipitée de l’intrus ou du moins combattif.

 

 Une «petite nouvelle» est arrivée ces derniers mois dans la communauté des chats du Sensenberg, d’abord minuscule chaton roux qui a grandi en taille comme il convient aux chats sans rien perdre de son insolence et de son audace. Aujourd’hui, la chatte nommée Clémentine mais que j’appellerais plutôt Lilith est autant un démon qu’elle l’était à quelques semaines d’âge, quand elle grimpait déjà aux arbres à trois mètres de hauteur et redescendait en marche arrière comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Une trombe rousse déboule pendant que l’on ratisse les feuilles ou cisaille des végétaux, passe au ras de l’outil et repasse dans la seconde avant de venir se frotter à la botte et de foncer à nouveau vers d’autres sottises à commettre.

 

 Lilith s’intéresse beaucoup aux deux moutons dans l’enclos et devant leurs grosses têtes butées décide que ce sont des bêtas que l’on peut taquiner sans dommage. Coups de patte au museau, mais la patience a ses limites et le plus futé des ovins gratifie son tortionnaire d’un bon coup de boule - esquivé, bien entendu -  et s’en va brouter ailleurs; son compagnon, plus conciliant, accepte le jeu, mais quand la chatte vient se pendre aux parties nobles de sa personne, la coupe est pleine et le voilà qui galope aussi hors d’atteinte. Lilith, comme tous les démons, ne renonce jamais, et trouvera une autre occasion d’agacer ces idiots de moutons.

 

ⓒ Arnoldo Feuer 2013