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X. 13 cigognes sous le Bastberg

Ce dernier jour de septembre possédait la grâce d’une beauté indéfinissable et détachée de l’écoulement du temps. N’étaient les teintes des feuillages et les fruits dans les vergers, la journée avait la légèreté d’un printemps parfumé et transparent et s’offrait au marcheur avec des promesses de douceur répétées de pas en pas. Un jour à choisir un paysage qui se dévoile devant le randonneur à mesure de sa progression, perspectives cachées l’instant avant le virage, avant la pente, avant la sortie du bois. Un jour à circuler autour de la montagne qui a vu tant de sorcières venues du Mont St Michel atterrir aux commandes de leurs balais pour y tenir leurs sabbats.

 

La colline du Bastberg émerge des ondulations de la plaine en éperon calcaire pointé face aux contreforts des Vosges. On l’approche en pente douce depuis le bourg, à travers les potagers, vergers et prés péri-urbains et c’est une sortie banale pour nombre de promeneurs du dimanche qui ne s’écartent guère du chemin menant à la croix sommitale. De plus hardis et mieux chaussés suivent les sentiers «de découverte» qui s’aventurent sur les pentes en proposant circuits géologiques, botaniques ou un parcours reliant entre eux les chorten édifiés par de zélés bâtisseurs à l’inspiration himalayenne.

 

On peut suivre ces voies sans y adhérer, s’en écarter sans les renier; la pelouse caillouteuse du sommet se garnit dès les premières pentes de buissons et broussailles, puis se densifie sur son versant ouest en surprenante forêt tropicale, où robiniers et jeunes chênes fraternisent dans l’étreinte des lianes. Tarzan ne serait pas dépaysé dans cet environnement de cordages rugueux qui donnent au promeneur des envies d’enfance et d’aventures lointaines à vivre à deux pas de la maison paternelle. La terre pauvre, incapable de promouvoir au niveau du sol la luxuriance que l’on associe volontiers au climat des lointains tropiques, a concentré tous ses efforts pour élaborer ce décor de cintres théâtraux désordonnés; les longueurs superflues se tordent et se lovent au pied des troncs, poussent des incursions vers le sentier qui serpente avec un art consommé de l’esquive. Le marcheur, précautionneux, se demande à quel moment le génie tapis dans le bois produira la frayeur ou le ravissement qui guette, depuis la nuit des temps, tout visiteur d’une forêt enchantée.

 

Dès l’orée atteinte, la lumière tamisée retrouve son plein éclat, encouragée par les grands prés et les champs ouverts jusqu’aux premiers reliefs à l’ouest, où bleu et gris se combinent dans les sapinières qui grimpent vers les crêtes. Le sentier, devenu chemin, dévale encore la pente à travers prés et vergers, saluant quelques vaches au passage, avant de prendre le pas de sénateur qui s’impose en entrant dans le village. Les géraniums affirment leur suprématie aux fenêtres des habitations, cascadant et débordant de toutes parts, et il ne viendrait à l’idée de personne d’arborer une décoration florale avec une espèce moins impérialiste, moins m’as-tu-vu que ces grappes flamboyantes!

 

Mais il ne faut pas dire de mal de villages alsaciens aussi bien tenus, soupiraux, trottoirs et caniveaux récurés et briqués, surtout à l’approche du dimanche, et où l’on salue le passant avec civilité. Colombages ou pierre de taille, les maisons exsudent la prospérité et le travail, des siècles de travail acharné sur une terre grasse et généreuse autour du Bastberg calcaire et ingrat. Gravés dans les linteaux ou peints sur les pans de bois, les noms des bâtisseurs nous renvoient aux XIX ͤou XVIII ͤsiècles pour des constructions massives, aptes à loger de grandes familles de plusieurs générations, et assorties de vastes cours et bâtiments annexes. L’activité agricole n’occupe aujourd’hui plus qu’une partie de ce patrimoine soigneusement préservé, les remembrements et concentrations d’exploitations sont passé par là. Mais la tradition garde son emprise sur les esprits et les attitudes, l’église reste bien au milieu du village.

 

L’icône de la balise indique la même direction que le lavoir; Il est bien caché par un bouquet d’arbres et se dévoile au dernier moment dans sa modestie rustique: deux pentes de toit recouvertes de queues de castor anciennes et de la place pour trois ou quatre lavandières au plus. Au temps où on lavait ici, hiver comme été, quatre femmes aux mains rougies par l’eau glacée suffisaient pour alimenter tout le village en cancans pendant la semaine. Ce que l’on a vu, ce que l’on n’a pas vu, ce que l’on soupçonne, et ce que l’on invente, de quoi entretenir les soirées sans télévision et sans Internet d’un temps qui n’est pas si lointain que cela. Le lavoir n’a plus d’eau, la source qui l’arrosait est tarie ou a été captée, et une station de pompage à quelques mètres pourvoit à l’alimentation des éviers et des machines à laver. Les ragots, à coup sûr, ont encore de beau jours devant eux, mais dans le confort du troisième millénaire. On ne va tout de même pas regretter les pauvres mains gercées des lavandières!

 

Champs de maïs coupé ou non, prés, jachères, parcelles retournées, le chemin du randonneur serpente sous une brise caressante, faisant mine de rejoindre une route avant de se raviser et se cacher entre deux murailles de maïs aux fanes racornies et bruissantes. Il s’évade enfin, franchit des friches, des haies, un chantier pharaonique de piste cyclable en souffrance, se glisse sous une voie ferrée abandonnée et reprend la clef des champs. Quel sentier les créateurs du circuit ont-ils tracé! Un pur délice de variété pour le marcheur qui l’emprunte pour la première fois! Les haies mènent aux près gras, qui se vautrent entre bosquets et taillis et viennent s’abreuver aux ruisseaux. On ne foule plus l’herbe épaisse, on ne se hisse plus sur les berges des fossés, le corps s’est mis en lévitation, délivré par le paysage de la gravité terrestre, et se laisse flotter sur le chemin qui retourne vers les flancs du Bastberg.

 

Là-bas, quand il faudra bien gravir à la force du jarret les pentes caillouteuses, les vergers délaissés sont semés de pommes couleur de sang frais, juteuses et sucrées, et de noix encore encloses dans le brou, bons prétextes à poser son bâton et reprendre son souffle. Mais pour l’instant, on peut se laisser porter comme le pâturage voisin porte sans effort son troupeau de vaches blanches et, piquées entre les bovins, immobiles face au léger vent du sud, treize cigognes blanches et cunéiformes.

 

Que les hérons garde-boeufs accompagnent des troupeaux sur presque tous les continents dans une cohabitation réciproquement bénéfique, cela n’a rien de surprenant; mais de héron ici point, si ce n’est le bel échassier gris qui prit ses distances à l’approche du marcheur dans la prairie humide. Que comprendre alors de ces graciles et graphiques présences? Ces cigognes ont-elles appris, à l’instar de l’espèce Bubulcus ibis, que la nourriture est plus abondante au voisinage des bovins? Mais elles ne bougent pas, perchées sur leur patte telles des yogis en méditation entre les masses des grands corps ruminants. Le marcheur s’arrête, il a scrupule à déranger cet étrange colloque muet, cette «installation» artistique vivante qui lui fait poser des questions incongrues. Il se sent observé, intrus et indésirable dans l’ordonnancement aléatoire et parfait de cette surprenante symbiose.

 

Et de fait, l’un des échassier revient à la vie, déploie ses ailes et décolle avec grâce, suivi d’un autre, puis d’un autre, sans effort, s’élevant et virant, toute une escadrille de cigognes à présent quittant le troupeau dont elles s’étaient fait gardiennes. Quand la treizième, cédant aussi à l’appel des airs, rejoindra ses congénères sur les thermiques qui remontent le Bastberg, on se demandera soudain de quels sortilèges elles sont porteuses.

 

ⓒ Arnoldo Feuer octobre 2014