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XI. L’année des potirons

 

Le jardinier amateur est un être de foi. Ou d’inconscience. Il en faut pour se lancer sans filet dans l’aventure agri-horticole quand on a passé le plus clair de sa vie dans la jungle urbaine sans toucher une poignée de terre ou un râteau. Je pense bien avoir commencé mes entreprises jardinières par l’usage d’une dose massive d’inconscience, de culot et de rébellion contre les conseils de «sachants» qui n’y touchaient même pas.

 

Puis vint, avec les tâtonnements et quelques déboires, le besoin de croire à la justesse de ces démarches, à l’exactitude des conseils prodigués par les modes d’emploi des grainetiers et horticulteurs. Je me persuadai qu’en suivant à la lettre les prescriptions imprimées et les conseils oraux recueillis d’une oreille oublieuse, je réussirais à créer, dans une terre que tous, y compris moi-même, reconnaissent comme ingrate, et contre toute attente des sceptiques patentés, le «hortus deliciarum» perdu! Tout au moins, car on rabat vite de ses prétentions, je me mis à penser qu’une déclinaison honorable d’un jardin simple et honnête était à ma portée, à la condition de respecter scrupuleusement les injonctions des professionnels.

 

Il restait à obtenir la faveur du ciel - ne pouvant plus compter sur Cérès absente depuis des millénaires - à savoir l’indulgence météorologique, qui pour arroser sans noyer, qui pour ensoleiller sans brûler, avec les alternances propices aux croissances de belle tenue. Et donc disposer d’une foi sans faille en sa bonne étoile jardinière, mieux que cela, en une conjonction d’astres généreux qui se pencheraient avec bienveillance sur mes aventures maraichères. 

 

C’est armé de ces illusions, sans le moindre doute que j’étais favorisé de dieux agrestes inconnus et amicaux qui rendraient ma main aussi verte qu’elle était malhabile, que j’entrepris de fonder un potager au beau milieu du pré, sous l’oeil interloqué du châtaignier centenaire. Le bon sens voulait que l’on délimitât proprement l’espace dévolu aux cultures envisagées, en le clôturant de manière adéquate pour prévenir des intrusions de toutes espèces amatrices des succulences promises.

 

Conscient de mes limites, j’embauchai le voisin adroit et peu avare de son temps pour enfoncer aux quatre coins de mon futur carré de solides piquets d’acacia qu’il m’avait aussi procurés. Il fallut ensuite tendre du fil de fer, un grillage qui fît obstacle aux candidats à l’intrusion, fabriquer de toutes pièces, sur mesures, un portillon d’accès rustique et solide où je pouvais faire la démonstration de mon savoir-faire de bricoleur. Ah! ce fut une bien belle ouvrage, qui m’occupa pendant de longues heures, tant au sciage et à l’ajustage des éléments qu’à la recherche des pièces de quincaillerie nécessaires à la complète réalisation du chef-d’oeuvre! Je ne manque donc jamais d’attirer l’attention des visiteurs de mon jardin sur le caractère artisanal de mon portillon et le temps consacré à le fabriquer, pour que l’on sache bien que je ne me tourne guère les pouces dans ce supposé lieu de villégiature.

 

L’enclos achevé, il fallait encore préparer le terrain à sa destination de potager, ce qui n’allait pas de soi en partant d’un pré non labouré depuis des décennies. J’écoutai donc les conseils avisés de ceux qui avaient tenté - et réussi - l’expérience que je m’apprêtais à faire: couvrir toute la surface prévue avec une épaisse couche de feuilles mortes qui, en étouffant la végétation et en pourrissant, allait me procurer un humus fertile propre à faire prospérer les légumes de mon carré. Les feuilles de tout un automne y passèrent, enrichis de déchets de tonte et autres végétaux à dégradation rapide. Nul ne prétendrait que ce carré marron taillé dans la belle verdure du pré était d’une esthétique flatteuse: mais il fallait en passer par là, toujours animé de la foi des néophytes et de l’espérance de succès futurs.

 

La technique des feuilles mortes fut un succès sans ombre. Testant la qualité du sol du bout de mon plantoir, je trouvai une terre meuble, de belles couleur et consistance, apte à faire croître tout ce que j’aurais la fantaisie de planter. Méfiant toutefois quant à la qualité effective du terreau, je voulus être prudent et limiter mes ambitions, dans un premier temps, à des légumineuses sans exigence, capables de pousser sans soins particuliers. Ainsi donc je plantai, l’été déjà bien installé dans ses meubles, le contenu d’un sachet de graines de potiron dont le mode d’emploi acceptait des semis jusqu’au mois d’août. J’arrosai avec générosité et amour pour encourager la germination. Un beau matin, je découvris de minuscules pousses vertes se frayant un passage à travers la couverture de feuilles mortes desséchées. Victoire! J’aurais du potiron cet automne, si rien ne venait contrecarrer mon travail.

 

Les graines germèrent en nombre. Je dus séparer les pousses, les repiquer pour aérer la culture et me retrouvai à la tête de sept plans de potiron bien espacés dans ce qui était à présent un vrai potager. Ah! c’est que les plants se plaisaient dans cette terre! Il suffisait s’absenter pendant deux jours pour retrouver des feuilles ayant doublé leur superficie et de véritables tentacules poussant dans tous les sens, envahissant le plant voisin, escaladant le grillage quand ils ne le traversaient pas pour se répandre dans le pré. Il fallait mettre un frein à cette exubérance et empêcher l’anarchie de prendre pied dans mon domaine!

 

On coupa, tailla, réduisit. Croissance, oui, débordements, non. Ce furent des semaines de lutte continue, d’autant plus que j’avais eu la malheureuse idée de planter quelques laitues et scaroles à l’écart des potirons; ceux-ci n’avaient cure de leurs voisines et poussaient gaillardement leur avantage dans le territoire d’autrui. Le sécateur officia comme juge de paix et mes salades purent prospérer, protégées de surcroît par des tunnels de protection contre mes ennemies les limaces. Des signes de floraison apparurent, qui s’agrandirent en belles taches jaunes vif dans la jungle verte qu’était devenue mon carré de feuilles mortes. Les abeilles se plaisaient dans ces parages et des preuves de fécondation se mirent à grossir en tous points du potager. J’avais réussi!

 

La belle saison passait. L’été indien s’installait dans l’automne, ensoleillant les fruits qui ne cessaient de grossir et de prendre de la couleur. Je voyais déjà les énormes courges oranges s’aligner sur le perron en rangs si serrés que l’on pourrait en sacrifier une ou deux pour en faire un épouvantail illuminé d’une bougie. Des potirons gigantesques allaient alimenter les tables d’amis et connaissances, une récolte glorieuse pour le jardinier amateur. Encore un peu de patience, et je touchais au but.

 

 Les feuillages des érables se sont mis à jaunir et tomber; le soleil baissait sur l’horizon et mon potager est entré dans l’ombre du toit de la grange. La couleur n’évoluait plus guère. J’avais élagué les immenses feuilles, les tiges improductives, les fleurs tardives et les bulbes malingres. Sur le sol marron ne restaient que les potirons jaunes, irréductiblement jaunes. Pas de virage vers l’orange, pas de signe de la triomphante maturité tant attendue. Un jaune plus dense ici et là, mais pas cette belle teinte rougeâtre qui aurait signé mon succès. La partie était perdue.

 

J’ai cueilli et mis à l’abri les plus beaux spécimens, jeté le reste, courges, feuilles, tiges sur mon compost. La maison bien tempérée a accueilli une partie de la récolte, dans l’espoir d’un ultime sursaut de mûrissement. D’autres potirons sont restés sur le perron, un muret, où ils pouvaient encore bénéficier des derniers rayons. Quelques jours d’absence ont suffi pour parachever la leçon de jardinage: ce qui était à l’air libre a pris la pluie et pourri très vite, ce qui était à l’intérieur s’est dégradé à moindre allure, mais inéluctablement. J’ai pu sauver une courge, une seule, mais parfaitement comestible. Le ratio n’était pas brillant et il faudrait que je m’en souvienne: il y a un temps pour planter et un temps pour cueillir. L’année prochaine, il s’agira de planter à temps, mais quels autres obstacles ne se dresseront pas sur mon chemin de jardinier?

 

ⓒ Arnoldo Feuer décembre 2014-janvier 2015