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XII. Conversations avec Merleau-Ponty

 

Ah! que n’ai-je l’oreille d’Olivier Messiaen! Mais il me faudrait aussi sa capacité à transcrire les sons captés par cette oreille juste et intransigeante. Cela m’assisterait dans mes efforts pour rendre moins hasardeuses et plus intelligibles les conversations que je mène, depuis quelques saisons, avec Merleau-Ponty, qui n’est pas, on s’en douterait, le fantôme du philosophe de la phénoménologie.

 

Depuis que lesTrois Chênes ont accueilli un merle en résidence, l’omniprésence de l’oiseau exigeait une appellation permanente et familière, sans nulle offense au légitime et illustre détenteur du patronyme. C’est qu’il fut très vite impossible d’ignorer qu’un pensionnaire s’était invité dans les lieux, choisissant pour gîte la jungle de lierre poussant sur l’érable manchot de la cour ou la vigne luxuriante à l’entrée de l’appentis, et naviguant en tous sens sans plan de vol connu. Merleau-Ponty se sentait clairement chez lui.

 

Et puisque l’oiseau avait élu domicile en nos terres, il ne parut pas incongru de lui attribuer une identité sous laquelle il pût être interpellé et - sait-on jamais? - recevoir nominativement son courrier. Un hommage à la pensée aérienne de l’intellectuel des «Temps modernes» ne parut pas déplacé et c’est ainsi que s’ouvrit la longue chaîne de mes conversations avec Merleau-Ponty.

 

«Conversations», considéré du point de vue d’un observateur extérieur, paraîtra un terme excessif et à tout le moins inadéquat, s’agissant de la nature de l’échange entre deux interlocuteurs d’espèces si différentes. La plupart du temps, Merleau chante et je commente sa prestation. Il se perche sur une faîtière, sur le fil téléphonique ou n’importe quelle branche des érables et chênes qui entourent la maison, ce n’est pas le choix qui manque; le bois de lilas fait l’objet de son dédain, arbrisseaux indignes de porter le maître chanteur dans ses oeuvres vocales. J’ai bien aperçu à l’ occasion une merlette qui faisait balancer un rameau de lilas, mais on sait bien que les merlettes ne chantent pas et n’ont donc pas besoin d’une noble ramure pour y délivrer leurs trilles, et j’attends de pied ferme une hypothétique délégation de féministes, merlettes ou autres, m’accusant dans leur ignorance de tenir des propos sexistes!

 

Ces temps-ci, Merleau-Ponty chante beaucoup. Rien de plus normal, nous sommes au printemps et cela siffle de tous côtés, à toute heure du jour, même un voisin se sent l’âme d’un merle chanteur, plus faux que faux, mais on lui pardonne son enthousiasme. Dans la profondeur de la forêt, un coucou fait son horloge suisse, peu fiable cependant et l’on est plus sûr de l’heure en écoutant le passage des trains. Nul cependant ne chante mieux que mon merle résident et je lui dis à toute heure mon admiration, tout en l’interrogeant sur la destination de son chant. Sans réponse autre, bien entendu, que la poursuite imperturbable du discours musical, notes claires égrenées sans relâche depuis son perchoir, à la hauteur idéale pour que le son se propage sur le territoire du chanteur.

 

ll m’arrive de tenter une communication en rapprochant mon expression de la sienne, en sifflant - mieux que le voisin - à la manière de Merleau-Ponty, et je crois alors déceler dans sa «réponse» une variation, une combinaison nouvelle qui pourrait contenir une réponse à l’interpellation faite en aveugle, une réplique du genre «non mais, pourquoi tu m’insultes?» ou «apprends donc à parler le merle correctement, abruti!», avant de reprendre le fil de sa proclamation territoriale ou déclaration d’amour, je ne saurai jamais. Ayant autrefois beaucoup fait le coq - le chant du coq - et déchaîné dans la basse-cour des répliques renouvelées à chacun de mes «cocoricos» forts bien imités, je ne suis de toute évidence pas aussi doué pour faire le merle. L’oiseau continue son concert et je me résigne à lui parler en langage d’homme, qu’il écoute avec une attention certaine.

 

C’est que, quand le maître-chanteur du Sensenberg ne chante pas, il se rapproche du sol, de la nourriture et des activités humaines et qu’il prête un intérêt à nos faits et gestes. Posé dans la pelouse à trois mètres, il me regarde de son oeil rond, bec levé et penche la tête au son de ma voix. Que je poursuive mon travail ne le gène en rien: il ne bougera pas, si ce n’est pour se saisir d’un ver, d’un insecte, puis m’observer à nouveau. Il est chez lui aux Trois Chênes et ne cède le terrain que contraint et forcé. Quand je découvris après une courte absence que le terreau frais apporté à la petite roseraie avait été sauvagement fouillé et projeté sur le gravier impeccable de l’allée, je m’empressai d’accuser les hérissons d’y avoir nuitamment cherché leur pitance. Il fallu plusieurs jours, et le hasard d’une observation fortuite, pour réviser mon jugement et constater que c’était un bec jaune qui s’employait avec industrie à retourner la terre bien meuble et la répandre alentour. J’avais commis une erreur judiciaire: les hérissons n’y étaient pour rien et je n’ai d’ailleurs trouvé depuis aucune preuve qu’il en existât un dans mon jardin. Merleau-Ponty était seul resposable des dommages et je saisis la première occasion pour lui représenter combien cela m’était désagréable. Il m’écouta en me fixant de son oeil toujours aussi rond et - en doutera-t-on? - poursuivit ses pratiques.

 

Mais je n’avais pas encore mesuré à quel point, étant chez moi, j’étais chez lui, et que donc l’occupation du territoire devenait problématique si j’étais réticent à la solution radicale, à savoir faire du paté de ce merle-là. Respectueux de la nature et des artistes, je ne pouvais m’y résoudre pour un simple dérangement dans mes rosiers. Sauf que Merleau-Ponty venait de découvrir une source d’approvisionnement nouvelle en insectes et vermisseaux, que mes «grands travaux» jardiniers mettaient à sa disposition.

 

Pour protéger de jeunes plantations des intempéries, j’avais en effet déversé sur une longue bande terrain un épais ruban de copeaux de bois, dessinant dans le pré une belle tranchée claire reliant fruitiers et hortensias pour un effet esthétique aussi réussi que le dispositif était efficace pour restreindre l’arrosage. Et voilà qu’un beau jour je découvre dans cette couverture bien uniforme trous, saignées et projections latérales, les traces d’un animal fouisseur dont je ne mets guère de temps à comprendre qu’il porte une livrée noire ornée d’un bec jaune vif: Merleau-Ponty dans ses oeuvres, sur un terrain d’une grande richesse en proies de son goût. Dans ce milieu à la fois humide et aéré, idéal pour le développement d’un écosystème propice à l’appétit du gourmand, il n’y avait qu’à plonger le bec pour se régaler et, à l’éclosion des oeufs dans le nid, remplir le gosier insatiable des merleaux. Je lui avais fait un beau cadeau, et m’étais compliqué la vie.

 

Merleau-Ponty s’est révélé un ingrat. Montant un matin dans mon pré, le voilà qui s’envole de ce qui est devenu son garde-manger favori, se perche sur une branche basse du cerisier voisin et lâche une bordée de «kek-kek-kek-kek» furibards à mon endroit. Mais c’est qu’il m’engueule, ce satané volatile! Je l’avais dérangé dans son déjeûner, et comme il tenait à garder une certaine distance, s’était vu obligé de déserter le terrain, mais juste assez loin pour pouvoir me dire mon fait clairement, sans fioritures musicales, sans trilles superflus. De la même manière que l’on vit dans la maison de son chat, aux Trois Chênes nous vivons dans la propriété de notre merle.

 

Puis-je en vouloir à une cervelle d’oiseau? N’y a-t-il pas en ce monde de pires dictateurs? Je ratisse donc avec résignation les copeaux dérangés et poursuis sans acrimonie mes conversations avec Merleau-Ponty.

 

ⓒ Arnoldo Feuer mai 2015