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XIII. Une retraite aux lampions

 

 Les villages vivent de traditions et les bals et fêtes de pompiers en font partie. Au 14 juillet, pour célébrer dans la liesse populaire la lointaine prise de la Bastille, les pompiers volontaires de la commune organisent donc une fête autour de leur caserne, assortie de tous les éléments qui authentifient un tel événement: musique, buvette, restauration de campagne et, bien entendu, une retraite aux lampions suivie d’un feu d’artifice.

 

 Les plus anciens se demanderont à ce stade: mais pourquoi pas une retraite aux flambeaux, comme l’évoquent leurs souvenirs d’enfance et par conséquent la tradition la plus pure, sans conteste? C’est vrai, autrefois on défilait la veille du 14 juillet à la nuit tombée dans les rues des villes et villages, derrière la fanfare des pompiers ou de l’harmonie municipale, avec des flambeaux , torches enduites de poix qui brûlaient avec éclat et jetaient sur les visages des spectateurs massés autour du cortége et sur les murs des maisons des brillances et des ombres que seule la flamme nue peut produire.

 

 Oui mais voilà: on a beau avoir des pompiers sur place, tout équipés pour une intervention d’urgence, la crainte d’accident, brûlure, mise à feu, a eu raison de la tradition des flambeaux et l’on s’est rabattu sur une flamme plus domestiquée et facile à contrôler, même enveloppée d’un papier parfaitement combustible, j’ai nommé le lampion.

 

 Mais j’ai été trop vite en besogne, et dois revenir à cette feuille volante trouvée dans la boîte aux lettres et qui détaillait les délices de la soirée promise par l’Amicale des pompiers le samedi précédant la Fête nationale. Le programme était alléchant pour toutes les raisons qui font appel à la mémoire de l’enfant d’autrefois: retraite aux flambeaux - même réduite aux lampions - , feu d’artifice, ambiance de fête populaire. Il ne fallait pas manquer une telle occasion de renouer avec les sensations longtemps enfouies, peut-être perdues.

 

 A l’heure convenable, nous voilà descendant de notre Sensenberg fort calme, sans nul bruit de voisinage, bizarrement désert, mais pour quoi pas? un samedi soir d’été est aussi synonyme de congés, de voyages, de visites en d’autres foyers. Les maisons du quartier en contrebas sont tranquilles, aucune lumière n’apparaît encore aux fenêtres closes. La rue principale, axe de circulation vers la Lorraine, est vide de passants et bien rares sont les voitures sur la route. Etrange! Tout le monde est donc allé se coucher, à une heure pareille d’un beau soir de juillet?

 

 Et c’est en passant sous le pont de chemin de fer qu’arrivent soudain les sons de la fête et qu’apparaissent les files d’autos garées sur le bas-côté: le village est bien vivant, il déborde de vie. La circulation a été détournée avant la caserne des pompiers, les barrières de protection contiennent une foule compacte et un camion-podium diffuse les jeux de lumière et l’animation musicale à haut volume sans lesquels il ne saurait y avoir de fête populaire de ce nom.

 

 Des dizaines d’enfants courent en tous sens et s’agglutinent aux stands où sont confectionnés les lampions qui tout-à-l’heure partiront en défilé. Les hommes se pressent à la buvette et les femmes gèrent les poussettes d’enfants trop petits pour déjà s’échapper et vivre leur vie; eux aussi auront droit à un lampion et défileront sagement dans leur siège sous l’oeil morose des mères. Saucisses et autres grillades grésillent sur les grils en bordure des tables dressées et les deux musiciens hurlent des chansons à succès depuis longtemps périmées.

 

 Une voisine du Sensenberg fait des signes de sémaphore depuis une table à l’entrée du garage vidé pour l’occasion de ses camions rouges et transformé en salle de restaurant. Il faut s’installer et échanger les banalités qui font l’essentiel de la conversation de voisinage. Les bancs sont durs et c’est à peine si l’on s’entend soi-même crier dans le vacarme de l’orchestre. Mon vis-à-vis m’entreprend sur la réalité de la démocratie dans laquelle nous vivons et je n’aime guère devoir hurler mes arguments à qui s’est déjà fait une opinion et n’attend de moi au mieux qu’une confirmation de ses convictions. L’Internet et les réseaux sociaux produisent des ravages dans l’opinion publique et je cherche le moyen de m’enfuir de ce débat qui n’en est pas un.

 

 Sauvé par la merguez! Les fumées des grils, dans un tourbillon de vent soudain, brouillent la vue et saturent les poumons, l’occasion rêvée de quitter banc et conversation inconfortables. Les lampions ont été préparés, distribués et allumés; le cortège d’enfants et de mères à poussettes s’ébranlent pour un tour symbolique dans le village autrement désert. Sont-ils fiers, à porter leur lampion au bout d’une baguette, presque au ras du sol, comme on promènerait un chien? J’ai l’impression qu’un profond ennui, celui ressenti quand on ne sait pas le sens de ce qui se passe, préside à la cérémonie. Pas de joie réelle, pas d’émerveillement tel qu’on en attend des enfants, tel qu’on l’a soi-même ressenti. Est-ce donc une banalité de plus dans la vie de ces jeunes, blasés avant d’avoir vécu?

 

 Mais d’autres ne se privent pas de ces plaisirs qu’on dit d’enfants: au détour de la buvette, voici qu’apparaît, fière porteuse d’un lampion, la compagne de mes jours arborant un sourire radieux et moqueur devant mon air ébahi. Elle ne cessera de promener son lampion toute la soirée, indifférente au possible qu’en dira-t-on, ravie de cette occasion publique de jouer à l’enfant. C’est à la minime lueur de son lampion que nous rentrerons aux Trois Chênes à la nuit moire.

 

 Le feu d’artifice, lancé au-dessus des étangs, devait clôturer la soirée à une heure raisonnable, sachant que tant de bambins en attendaient l’arrivée, et tant de parents avec une progéniture à coucher de bonne heure. L’heure passa. On bavardait sur le talus en surplomb des étangs de pêche, constatant que les pompiers étaient partis sur le site avec leurs camions, confiants dans leur savoir-faire et veillant à ce que, dans l’intervalle, les garçons imprudents ne mettent le feu à l’herbe sèche en chahutant avec leur lampion.

 

 Une heure complète s’est écoulée depuis l’horaire prévu sans que rien ne se passe. La nuit est bien noire à présent et la température a chuté. Les épaules frissonnent et les filles assises dans l’herbe tirent leur jupe sur les genoux. Les conversations languissent et se nourrissent de: «Mais que font les pompiers depuis une heure?» On ne sait pas. La musique continue de jailir des enceintes acoustiques et se répand dans la rue et sur les étangs. Les artificiers ont dû s’endormir dans leur camion.

 

 Un lampion pour guide, nous tournons les talons et remontons vers le Sensenberg. L’éclairage public est à présent éteint et le lumignon nous hisse vers la hauteur. Nous serons presque arrivés lorsque la première explosion retentit derrière l’épaule de forêt qui maintenant nous sépare des étangs. Quelques gerbes éclatent très haut dans le ciel, mais le spectacle est réservé aux endurants qui auront su attendre. Quant au lampion qui a bravement accompagné notre retraite, pourvu d’une bougie neuve, il connaîtra d’autres usages de fête.