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XIV. Six mois de refuge climatique

 

 Voilà ce qui arrive lorsqu’on s’absente en laissant son jardin sans surveillance: revenant au Sensenberg après un séjour en ville et pour préparer le ramassage imminent des feuilles jaunissantes, je retrouve le bassin aux poissons rouges vidé aux trois quarts de son eau, la bâche noire d’étanchéité largement découverte et brillant au soleil. Pas si étanche que çà, la fameuse bâche, de consistance si glissante qu’un jour elle empêcha une renarde amatrice de poissons de remonter sur la berge et la fit se noyer en laissant des orphelins qu’il fallut — par amour des animaux et contre le règlement municipal — nourrir sommairement et que l’on vit ensuite se baguenauder joueurs dans les fraisiers et framboisiers certains matins de gaieté.

 

 La bâche n’est plus étanche. Que faire? Détecter la fuite, mais comment? On réfléchit, on en parle aux voisins qui rappliquent pour examiner le phénomène et, de l’œil perçant du campagnard, localisent le trouble: «Là! une déchirure!» Elle n’est pas bien grande, au bord même du niveau de l’eau résiduelle, quelques centimètres d’accroc en angle droit par où 2000 litres au bas mot se sont échappés dans le sol gréseux et ont rejoint la veine d’eau, la même où l’on puise à la force du bras de quoi arroser le jardin. Bottes aux pieds, je me risque sur la bâche sèche pour vérifier de mon doigt que c’est bien la cause du désordre. Pas de doute, la fuite, s’il n’y en a pas d’autre, est bien identifiée. Reste à réparer le dégât, après maintes conjectures sur la cause de la déchirure: un acte de malveillance commis in absentia, que me suggère ma paranoïa naturelle, ou le simple impact vertical d’une branche morte tombée de l’érable en surplomb. La paranoïa ne menant nulle part, je me détermine pour la seconde hypothèse et me mets en quête d’un mode de réparation possible.

 

 Je vais poser une forme de rustine, une découpe de toile plastique à faire adhérer au support par un enduit d’étanchéité qui recouvrira en plusieurs couches le «pansement» devenu imperméable. L’opération se fera en étapes successives, chacune séparée de la suivante par un long délai de séchage afin de solidifier les raccords. Il faut pour cela faire baisser encore le niveau, afin que la surface alentour soit bien sèche. Les poissons rouges résidents permanents du bassin qui tournent à présent dans un périmètre et un volume d’eau amoindris, auront encore moins d’espace pour le temps de la réparation.

 

 Le voisin hospitalier propose spontanément une résidence alternative dans l’un de ses réservoirs d’eau de pluie: Un millier de litres d’eau pour trois poissons rouges et un doré devraient faire l’affaire pour quelque temps. On remplit un seau puisé dans le bassin et nous voilà pourchassant à l’épuisette des locataires agiles réticents à quitter le logis familier. Deux rouges et le doré finissent dans l’épuisette puis le seau et j’abandonne la chasse au petit dernier qui aura bien assez de place pour lui tout seul. Nous transportons notre pêche dans le réservoir d’accueil où les réfugiés disparaissent instantanément dans les profondeurs.

 

 J’ai à présent le champ libre pour procéder à la réparation, en commençant par faire baisser un peu le niveau. Quelques seaux plus tard, je peux tester la taille de ma rustine, l’adhérence de mon enduit et commencer le colmatage. Les étapes se succèdent sur plusieurs jours, et je dois m’assurer que la pluie, ou l’humidité nocturne, ne va pas affecter l’intégrité de mon travail. Quand je repars des Trois Chênes, une géométrie claire décore la bâche noire à l’endroit de la déchirure et la pluie du dernier jour n’a pas semblé en affecter les coutures bien soudées. Je ne remettrai pas d’eau dans le bassin: les pluies à venir s’en chargeront, et le dernier poisson, gardien des lieux, se contentera du volume disponible. Il profitera aussi, après la chute des dernières feuilles le protégeant de la vue du héron, de la protection d’un filet que j’installe jusqu’au printemps au-dessus du plan d’eau tentateur.

 

 Reparti en ville après la chute et le ramassage des feuilles, je constaterai à diverses visites que les pluies ont fait remonter le niveau, que la réparation est donc réussie et que le dernier pensionnaire du bassin ne se laisse pas voir. Boude-t-il? Hiberne-t-il? S’est-il fait manger malgré toutes les précautions? Quelques nuits à moins 15° ont gelé sur plusieurs centimètres la surface qui ne cède qu’avec réticence aux pluies de mars. On ne sait pas ce que sont devenus les poissons réfugiés climatiques dans la citerne du voisin, prise dans la glace elle aussi. Avec le vrai redoux, la poussée des bourgeons, puis des feuilles neuves sur l’érable tutélaire, je peux enfin libérer le bassin de son filet protecteur, retirer les barreaux de sa prison d’une saison. Le poisson rouge gardien des lieux n’est toujours pas visible. On craint pour sa survie.

 

 Chez le voisin, les réfugiés ne se montrent pas davantage. Le réservoir largement découvert a pris les premiers pollens qui couvrent la surface et troublent l’épaisseur de la masse d’eau. En fouillant les profondeurs avec l’épuisette, des débris et feuilles mortes remontent et opacifient encore plus le liquide. Comment trouver les poissons là-dedans? S’ils y sont encore…

 

 Nous décidons d’une expédition à épuisettes multiples, puisage d’eau pour faire baisser le niveau et remue-ménage dans le réservoir. Soudain, un éclair doré secoue l’épuisette, en voilà un, toujours vif, qui s’est laissé déloger des profondeurs et prendre au piège des mailles serrées. Premier dans le seau d’accueil, il proteste avec vigueur avant de se calmer et tourner en rond. Il faut une bonne heure pour récupérer les deux comparses rouges qui ont passé l’hiver avec lui dans cette citerne translucide que l’on finit par vider intégralement. Transportés et restitués à leur demeure d’origine, les compères ne perdent pas de temps pour en explorer tous les recoins. Ont-ils la mémoire de ce lieu qu’ils habitent depuis des années et qui leur fut retiré pour six longs mois d’exil?

 

 Un jour après leur remise à l’eau dans un bassin rempli à ras bords, au milieu des longues pousses d’iris meublant les bords de leur domaine, je dénombre deux, non, trois poissons rouges naviguant auprès de leur grand compagnon doré. Il était donc là pendant tous les mois d’hiver, ce poisson rouge resté dans le bassin et que je croyais disparu. Caché dans la fosse la plus profonde, là où j’immerge la pompe qui alimente la cascade, il a réapparu dès le retour de ses copains et repris derechef avec eux les conversations qu’ont les poissons.

 

 Une si touchante fraternité doit être récompensée, on ne le contestera pas. C’est donc de ce pas que je me rends chez le marchand de poissons rouges pour adjoindre à mes quatre pensionnaires, déjà vieux combattants passés par bien des hivers, une décurie de jeunes, rouges et dorés frétillant dans la main au sortir du bac. Je les choisis avec soin et la vendeuse les cueille délicatement avant de les déposer dans un sac transparent. Ils patientent sans patience pendant le temps de transport vers leur nouveau domaine, tournant tout excités dans leur étroite prison. Vient enfin la libération, l’ouverture sur le vaste espace aquatique où les vétérans déjà s’approchent pour les instruire sur les saisons au Sensenberg.