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XV. Le retour de Merleau-Ponty

 

 

 Merleau-Ponty est revenu! Non le philosophe, bien sûr, mais le volatile que l’on connaît de ces chroniques.

 

 Ou plutôt, pour être juste, le chroniqueur est revenu et s’avise d’un plumage noir posé sur l’abri du réservoir d’eau de pluie.

 

 Cela fait trois mois que j’ai coupé l’eau et vidangé les conduits dans la maison et que de rares visites d’inspection me ramènent aux Trois-Chênes, pour y prendre le courrier et me rassurer que la toiture a tenu bon. Pendant l’hiver profond, chacun hiberne à sa manière, les espèces animales en leurs gites, et le spécimen de l’espèce homo sapiens que je suis dans le confort d’un chauffage central en ville. Je goûterai à nouveau aux joies de la campagne lorsque les températures seront plus clémentes et me dispenseront de donner, nuit et jour, du bois à manger au vorace poêle en faïence de mon logis. Depuis décembre, Merleau-Ponty n’a pas pointé le bout de son bec lors de mes passages.

 

 Il n’était pas là le matin, avant que je ne reparte pressé vers des occupations de quelques heures non loin de là. Les poissons dans le bassin où j’ai jeté un coup d’œil tenaient un conciliabule juste sous la surface, supputant les chances de voir le filet anti-feuilles être retiré par leur propriétaire et gardien, inconscients de la menace ailée qui pèserait alors sur eux tant que l’érable tutélaire n’aurait pas développé son écran de feuilles neuves contre ce voleur de héron. Je les ai laissés à leur débats aquatiques et suis revenu dans l’après-midi.

 

 Ferraillant dans la serrure de la grange, je sens une présence soudaine, un «ffrrrtt» à mes oreilles assez semblable au son que me fit entendre le pensionnaire musicien de l’été dernier quand, mettant la table de jardin pour un déjeuner entre ombre et soleil, il m’éventa le nez que j’avais eu l’outrecuidance de placer sur sa trajectoire, précis et déterminé dans son plan de vol. «Merleau!», et je le vois posé à deux mètres, l’œil rond me fixant avec détermination.

 

 C’est que, planté sur les dosses qui recouvrent le réservoir, il ne vibre pas d’un duvet et me considère de l’air de celui qui est chez lui et ne s’en laissera pas conter. Et me voilà, ayant jeté un regard circulaire pour vérifier que des oreilles malveillantes ne traînent pas à proximité pour répandre dans le voisinage la rumeur de ma folie, engageant avec l’oiseau l’entretien unilatéral qui nous est habituel.

 

 «Ah mais je suis bien content de te revoir, Merleau; cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes vus. Oui, je sais, tout est de ma faute, ce n’est pas toi qui as déserté le terrain, mais que veux-tu, l’hiver ici est pénible et je n’ai pas le plumage qui me permet d’affronter le froid. D’ailleurs je vois que tu t’en es bien sorti, tu m’as l’air dodu et en grande forme, prêt à refaire avec ta merlette une couvée de petits merles qui un jour te succèderont.»

 

 Et ainsi de suite. Merleau ne pipe pas, n’a pas frémit de la queue ou du bec, et son œil rond reste fixé sur moi. Il m’écoute, c’est sûr, absorbe les fréquences qui caractérisent ma voix et y reconnaît celles que sa cervelle d’oiseau a entendues et enregistrées l’an dernier ou plus loin dans le temps encore. Il ne fait pas de doute qu’il est le résident qui faillit me crever l’œil l’été passé et me regardait depuis la pelouse boire ma bière sur le perron. Ma voix, ma silhouette, lui sont familières, il ne me craint pas.

 

 On me dit que l’espérance de vie moyenne d’un merle ayant passé le cap de la première année est de cinq ans, mais si plusieurs générations de merles se sont déjà succédé depuis mon arrivée au Sensenberg, se sont-elles transmis les informations sur les humains? Ou bien ce merle est-il toujours celui qui fouillait dans les copeaux de bois répandus entre mes plantations et me disputait quand je l’empêchais dans ses recherches alimentaires? En somme Merleau-Ponty est-il bien Merleau-Ponty, et non son alias, fils ou petit-fils?

 

 Mais quelle importance, après tout, si le passage des générations ne change rien aux relations que je peux entretenir avec un soliste virtuose en habit de gala? Celui qui me prête à cet instant une attention sans défaut en vaut bien d’autres, des interlocuteurs mamifères à deux pattes sensés avoir le plus gros cerveau dans l’arbre des espèces, et qui n’entendent ni écoutent leurs pareils. Merleau, lui, voit et écoute, et je n’ai pas honte de lui dire toute la sympathie que j’ai pour sa présence.

 

 Je quitte mon poste à la porte, me dirige vers l’appentis où je déposai un jour deux pipistrelles trouvées accrochées derrière des volets qu’il fallait fermer, et mon Merleau ne me quitte pas de son œil rond cerné de jaune, parfaitement immobile sur son perchoir à deux mètres de moi. Lorsque je reviens dans son champ de vision, il a disparu. Je lui ai promis de revenir avec les beaux jours et ne doute pas qu’il m’ait compris.